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10 juillet 2006

Patrick Modiano - Un pedigree

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Un pedigree est un texte bref, cent vingt pages, environ, imprimées gros. Il est donné comme autobiographique par Patrick Modiano :

« J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence — ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie. »

Il reprend en l’amplifiant un texte nommé Ephéméride, paru trois ans plus tôt, publié par le journal Le Monde, puis déjà remanié, au Mercure de France. Nul doute qu’il tient à cœur à son auteur.
Son projet annoncé est de raconter, le plus sobrement possible, sa vie jusqu’à l’âge de vingt-et-un ans. Jusqu’au moment où il commence à écrire son premier livre, La place de l’Etoile. Le livre est sèchement factuel, la plupart du temps, mais comme toujours chez Modiano, des imprécisions subsistent, des questions sans réponses continuent à tarauder l’auteur. Jamais d’épanchement, juste des faits.
«A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. Je n'ai rien à confesser ni à élucider et je n'éprouve aucun goût pour les examens de conscience. Au contraire, plus les choses demeuraient obscures et mystérieuses, plus je leur portais de l'intérêt. Et même, j'essayais de trouver du mystère à ce qui n'en avait aucun»

Evidemment, les parents de Patrick Modiano sont les protagonistes les plus importants d’Un pedigree :
«Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation. J'écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu'il était mentionné, à l'époque, sur les cartes d'identité. Les périodes de hautes turbulences provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier.»

Albert Modiano et Luisa Colpeyn. Un couple improbable, des personnages flous.
« Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree. Ma mère et mon père ne se rattachent à aucun milieu bien défini. Si ballottés, si incertains que je dois bien m'efforcer de trouver quelques empreintes et quelques balises dans ce sable mouvant comme on s'efforce de remplir avec des lettres à moitié effacées une fiche d'état-civil ou un questionnaire administratif »

Sa mère :
«C’était une jolie fille au cœur sec. Son fiancé lui avait offert un chow-chow mais elle ne s’occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. Le chow-chow s’était suicidé en se jetant par la fenêtre. Ce chien figure sur deux ou trois photos et je dois avouer qu’il me touche infiniment et que je me sens très proche de lui.»

« Jamais je n’ai pu me confier à elle ni lui demander une aide quelconque. Parfois, comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même, j’éprouve la tentation puérile d’écrire noir sur blanc et en détail ce qu’elle m’a fait subir, à cause de sa dureté et de son inconséquence. Je me tais. Et je lui pardonne. Tout cela est désormais si lointain… »

Son père, qui mourra plusieurs années après qu’ils avaient rompu tout contact :
« Il aurait été ravi que je lui parle de littérature, et moi je lui aurais posé des questions sur ses projets de haute finance et sur son passé mystérieux. Ainsi, dans une autre vie, nous marchons bras dessus, bras dessous, sans plus jamais cacher à personne nos rendez-vous. »

Son petit frère Rudy, dont l’évocation de la mort est le seul moment poignant d’un livre distancié, Patrick Modiano n’en étant pas guéri un demi-siècle plus tard.
Si la constellation familiale, ces personnages s’éloignant les uns des autres les années passant, est au cœur du livre, les lieux où Patrick Modiano fut trimballé et souvent momentanément abandonné défilent aussi : 15 Quai Conti à Paris, Jouy-en-Josas, Annecy, Bordeaux, Megève, Monte-Carlo, Saint-Lô… et marquent l’auteur de leur empreinte.
Là où Simenon, dont il reprend en écho le titre — "précisé" par un article indéfini — proposait un épais roman matriciel, Patrick Modiano nous livre le squelette de son enfance et de son œuvre. A lire comme un rapport d’autopsie.

Mais pour qui a toujours apprécié Modiano, pour qui l’a beaucoup lu, qu’apporte Un pedigree ?
Nombre d’épisodes, de situations, de lieux, de personnages d’Un pedigree ont déjà été lus sous une autre forme dans les romans précédents de P.M, en particulier dans Accident nocturne (« L'état d'esprit du garçon, l'éther, et aussi, le nom des femmes: Jacqueline Beausergent. Hélène Lavachine. J'ai pris des noms qui avaient vraiment existé. Tous les noms propres, la figure de mon père, cette vision de cauchemar... Ce sont des choses que j'ai vécues. »), Les boulevards de ceinture (éléments de la vie du père pendant la guerre), Un cirque passe (gagne-pain du narrateur qui vend des livres), De si braves garçons (transposition des souvenirs de pension de Patrick Modiano), Dora Bruder (l’épisode du père faisant ramasser son fils par un panier à salade et déposant contre lui au commissariat), Fleurs de ruine (Le personnage de Pacheco est inspiré par Albert Modiano), Livret de famille (son père traqué par la Gestapo, les débuts de sa mère comme girl dans un music-hall d'Anvers, les personnages équivoques dont le couple est entouré, son baptême, son adolescence… ), Memory Lane (la mère actrice, qui double des films avec un accent artificiel), Remise de peine (le narrateur et son petit frère sont laissés dans une maison de banlieue par leur mère, actrice partie en tournée), La ronde de nuit (héros travaillant à la fois pour la Gestapo et la Résistance, soupçon qui pèse sur son père), Villa triste (l’atmosphère d’Annecy dans les années 60)…
Il me semble que tout cela existe bien plus à travers la fiction, que le pouvoir d’évocation de Patrick Modiano est bien plus fort dans ses romans que dans ce récit pleinement autobiographique. Il en convient d’ailleurs lui-même à l’avance :
« Jérôme Garcin – Pourquoi éparpillez-vous dans vos romans, comme les pièces d’un puzzle, différents portraits de ce père plutôt que de lui consacrer un livre?
P. Modiano. – J’ai retracé son histoire dans des cahiers, et de manière très précise. Mais je ne pourrais pas en faire un roman, je veux dire que je ne pourrais pas transformer cela en littérature. Ça ressemblerait trop à un rapport de police. La scène du panier à salade passerait pour banale dans un livre de souvenirs, c’est la fiction qui lui donne son sens. Et puis si mon père est présent ici et là, c’est que je ne cesse de recoller des morceaux de réalité et que sans doute je n’arrive toujours pas à l’aborder de face, frontalement. Je tourne autour de lui. J’écris en rond. »
(Jérôme Garcin, Rencontre avec Patrick Modiano, Le Nouvel Observateur, 2 octobre 2003)

Commentaires

Bon article, je viens tout juste de découvrir votre site et l'ai entièrement dévoré. D'habitude je ne commente jamais les blogs, même si leur contenu est excellent, mais là le vôtre méritait vraiment mes éloges !

Écrit par : dessin | 01 février 2010

Merci pour votre article, je découvre votre blog et je voulais vous remercier pour votre travail remarquable

Écrit par : appartement paris | 31 mai 2010

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