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30 mai 2006

Etienne Davodeau - Les mauvaises gens


Je n’avais pas lu d’aventures syndicales en bandes dessinées depuis les Aventures épatantes et véridiques de Benoît Broutchoux de Phil Casoar & Callens en 1979, mais je ne lis pas tout. Il s’agissait dans cet album de raconter la vie du susnommé, à la manière de Forton. Benoît Broutchoux était un militant anarchiste et syndicaliste, leader de la grande grève des mineurs de 1906 après la catastrophe de Courrières. On était dans l’épopée, l’imagerie d’Épinal, la geste fondatrice du syndicalisme. Rien de tel avec Les mauvaises gens d’Etienne Davodeau. Le syndicalisme y est aussi au cœur de l’album, mais sous une forme plus modeste, moins flamboyante. L’époque n’est plus la même. Davodeau raconte la vie de ses parents Marie-Jo et Maurice, ouvriers dans les Mauges, région rurale, catholique, et conservatrice situé entre Angers et Chollet (région qui abrita jusqu’il y a peu trois vaillants nonagénaires des lettres françaises, Ernestine Chasseboeuf, hélas disparue, Jules Mougin et Julien Gracq). La couverture de l’album qui place en parallèle le clocher de l’église et la cheminée de l’usine semble résumer à elle seule l’atmosphère de la région en ces années pas si lointaines.

L’histoire, qui commence à la Libération, est l’histoire d’une longue émancipation, qui survient d’abord par l’intermédiaire du catholicisme social et des ses mouvements de jeunesse comme la JOC qui donnent un sens au collectif et du goût pour la discussion. Les parents de l’auteur passent naturellement de ces mouvements de jeunesse à l’ACO (Action catholique ouvrière) puis au syndicalisme chrétien. Ils vont militer de longues années à la CFTC puis à la CFDT, arrachant par une succession de petits combats des conditions de travail et d’existence plus décentes à un patronat particulièrement ancré dans le XIXe siècle. Le livre s’achève sur le visage de François Mitterrand se dévoilant sur une télévision le soir du 10 mai 1981. Fin d’une époque.

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Rien que pour ce contenu riche, qui met en images une histoire des français vue sous un angle peu fréquent, Les mauvaises gens mérite amplement la lecture. Mais si l’album a reçu le Prix du scénario du festival d’Angoulême en 2006, c’est qu’il ne se contente pas de raconter de façon linéaire l’histoire des parents Davodeau entre 1945 et 1981. A la manière d’Art Spiegelman dans Maus, qui reste le modèle de l’autobiographie familiale dessinée, l’auteur jongle entre les époques. Il se met en scène dans le présent, comme enquêteur (voir par exemple la remarquable planche page 38 où il retourne avec sa mère sur les lieux de son ancienne usine et où on en voit l’état actuel et le dessin — donné pour un dessin, lui — qu’il fait sur les indications de sa mère), et dans le passé comme personnage secondaire. Là où Spiegelman, qui a commencé son livre dans les années 70, peu subtiles encore en économie narrative, marquait les changement d’époque par le passage de cases décadrées à des cases cadrées, Davodeau ne joue d’aucun artifice. Les sauts chronologiques ne sont marqués par aucun code idéographique. Comme le roman contemporain qui s’épargne, au moins depuis Nathalie Sarraute, les « dit-il », « répondit-elle », « pensa-t-il », la bande dessinée se fluidifie et cesse de souligner l’évidence. La polyphonie et la « polychronie » envahissent le petit monde de la BD intelligente, et c’est tant mieux. A chacun de s’y retrouver, et on s’y retrouve parfaitement, les lecteurs de bandes dessinées ayant eux aussi fait des progrès considérables depuis trente ans.
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Les mauvaises gens est une véritable réussite qui allie l’exigence formelle à l’histoire sociale, par le biais de la biographie familiale et de l’autobiographie. Que la bande dessinée puisse désormais traiter ce type de sujets et de cette manière tout en obtenant la reconnaissance institutionnelle (prix à Angoulême, prix France Info, etc.) est rassurant pour l’avenir d’un genre dont on peut toujours craindre qu’il s’enferme dans le ressassement du même qui caractérise la majeure partie du commerce bédéique.

Commentaires

Il est vraiment cool celui la de billet ! J'ai bien adoré la "deuxième" partie. Je vais dévorer les autres avec l'espoir qu'ils sont aussi bien conclus. ;)

Écrit par : Poele a granulé | 29 octobre 2011

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