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06 juin 2006

Du bon usage de l'aventure : Vacances sous le pavillon noir

Petit article publié en 1995, peu avant le décès de Léo Malet.
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"Nous étions quinze sur le coffre du mort
Yo-ho-ho et une bouteille de rhum... "


Léo Malet, vieillard bougon, statufié en la neuvième décennie de notre siècle audiovisuel en immortel créateur de la série des Nestor Burma par les téléspectateurs sans mémoire, fut -qui s'en souvient - un écrivain, compagnon de route du surréalisme, poète anarchiste- individualiste, avant que de devenir l'introducteur du roman noir en France. En 1942-1943 - rude époque pour un irrégulier - il écrivit une "fantaisie alimentaire", qui fut refusée par son éditeur, et dormit, oubliée, jusqu'à sa publication quarante ans plus tard.
Le héros en a treize ans et passe des vacances dans l'auberge de son oncle, dans l'île de Bréhat (Côtes du Nord).

«Pour tromper l'ennui, je rôdai dans la maison, l'explorant de la cave au grenier. Dans ce dernier endroit, je découvris une édition jaunie et mutilée de L'Ile au trésor.
Pour si extraordinaire que cela paraisse, je n'avais jamais lu ce roman d'aventures, le plus célèbre de Stevenson.
Je le dévorai en quelques heures, d'une traite.
C'était un livre merveilleux que je relus par la suite
jusqu'à le savoir par cœur. [...]
Durant les interminables journées de pluie, je me berçais du souvenir des aventures dramatiques dont L'Île au Trésor avait [...] été le théâtre et Jim Hawkins le sympathique héros. »


Un touriste, Monsieur Bonenfant, s'installe à l'auberge, qui tient au jeune héros des propos lui rappelant ceux que tint Billy Bones à Jim Hawkins. Un voilier mouille dans la baie, sur la proue duquel, le héros croit lire le nom d'Hispaniola. En voilà assez pour qu'embraye une aventure fantasmatique.

«A partir de cet instant je vécus comme dans un songe. L'île baignait dans une atmosphère magique et son aspect même, me sembla-t-il, avait changé. Je n'avais que trop tendance à m'identifier à Jim Hawkins ; cette propension s'en trouva accrue. J'en vins à considérer tous ces faits comme naturels, encore que situés dans un ordre différent de celui de la "réalité romanesque" ou "réalité de fiction", si j'ose ainsi concilier deux contraires, et dont l'expression définitive était le bouquin jauni si amoureusement relu de Stevenson. »


Monsieur Bonenfant tient à éviter les passagers du voilier, mais ceux-ci le débusquent à l'auberge, et une conversation mystérieuse se tient nuitamment sous la fenêtre du jeune narrateur. Celui-ci décide alors de visiter le voilier, qui mouille toujours au large. Il y surprend Monsieur Bonenfant commandant, sous le nom de Captain Kid Good à une bande de pirates qui partent piller l'île. Ses moyens de retraite étant coupés, il reste prisonnier sur le voilier, sans toutefois avoir été découvert par ses occupants. Il assiste au retour de l'expédition, entend Monsieur Bonenfant demander de ses nouvelles et interdire qu'on intentât à sa vie. Après deux jours passés caché dans la cale, le jeune héros est surpris sur le pont par Monsieur Bonenfant, qui lui explique alors que le but de ces pirates, est de capturer des îles entières, de les faire disparaître avec l'aide de savants qu'ils ont enlevés. Ils sont des gobe-îles, à la manière des jardins gobes-avions peints par Max Ernst.

Un sosie de Long John Silver, embarqué sur le voilier veut la mort du narrateur par la faute duquel Bonenfant a fait tuer quatre marins, et une lutte sans merci s'engage entre Long John Silver et le capitaine Bonenfant qui défend son protégé. Quand...
Le narrateur s'éveille.

Monsieur Bonenfant est en réalité un cinéaste, spécialisé dans les films de pirates. Et il propose au jeune narrateur le rôle de Jim Hawkins dans une nouvelle version de L'Île au trésor, dont le sosie de Long John, producteur de son état était venu parler avec lui.

Tout est là réuni, dans ces 46 pages de 1942.
L'essence de l'aventure. La rêverie d'un adolescent à partir de ce "maître-étalon" du roman d'aventures, L'Île au Trésor. Le cinéma et ses moyens pour recréer le rêve.
Léo Malet, fervent lecteur de Nadja, ami de Max Ernst, concentre dans ce court récit poétique tous les ingrédients propres à prouver que l'aventure est toujours possible à qui sait lire.

Le récit, dans un mouvement classique, passe du réel au rêve pour revenir au réel, mais la force qu'il recèle, vient de ce que le troisième temps n'est pas une chute dans le réel, comme c'est généralement le cas, mais une envolée - si l'on excepte l'ultime pirouette sarcastique de l'auteur, décidément mauvais coucheur.
En effet, le cinéma et les valeurs qu'il pouvait incarner en 1942, est pour le jeune héros à mi-chemin du réel et de l'imaginaire.

La lecture de L'Île au trésor est dans Vacances sous le pavillon noir triplement productive. Elle déclenche, effet commun, la rêverie des jours de pluie, quand l'adolescent n'a d'autre possibilité pour s'occuper que la lecture et la relecture de ce livre, sur lequel il est tombé par hasard. Il s'en imprègne si bien, y navigue tant et si bien que le travail du rêve se saisit de ce matériau, et que les personnages et situations de son rêve nocturne sont condensés avec les personnages et situations du roman. Première production donc, le rêve du héros.

De la deuxième production, nous ne saurons que peu de choses. Elle est hors-champ bien que le producteur soit présent dans la fiction : c'est un producteur de cinéma. Nous pouvons néanmoins l'imaginer - Léo Malet avait probablement vu la version de 1934 par Victor Fleming avec Wallace Beery et Lionel Barrymore - et en imaginait une version française. C'était un ami des frères Prévert, il avait travaillé comme figurant au studio de Billancourt, le monde du cinéma ne lui était pas tout à fait étranger. Une version avec Michel Simon en Long John Silver aurait eu de la gueule. Et des dialogues de Prévert... Évidemment ce film n'existe pas, mais quelle meilleure manière de fuir 1942 et sa triste réalité ?
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La troisième production, elle, existe. C'est précisément Vacances sous le pavillon noir qui montre de quels ferments est porteur le roman de Stevenson. Comme le fait remarquer le metteur en scène Bonenfant, alias Captain Kid Good:
«Nous avons ceci de commun que la lecture de ce livre fut pour nous comme la révélation d'une vocation. »

La vocation dont il est question, n'est pas une vocation de coureur des mers, de pirate ou d'affidé du Jolly Roger - encore que... - mais une vocation de rêveur et d'écrivain ou de cinéaste. Le héros de Vacances sous le pavillon noir deviendra scénariste, Bonenfant fera des films de pirates et Léo Malet abandonnera la poésie surréaliste pour le roman d'aventures, puis le roman noir. Mais toujours Nestor Burma regardera le monde avec les yeux de Jim Hawkins.
medium_dampier.jpg

Assurément, la force de L'le au trésor plus d'un siècle après sa parution ne s'est pas émoussée. Le roman incline toujours à la rêverie et peut toujours être générateur de nouvelles fictions. Quand à Léo Malet, qui a si bien joué ses variations sur un thème de Stevenson, nous ne pouvons que souhaiter que ses romans servent à leur tour de matrices aux "fantaisies alimentaires" de jeunes auteurs, sans attendre la prochaine guerre.

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