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21 mai 2006

Jean-Marie Apostolidès - Les tombeaux de Guy Debord

Le nom de ce blogue ne pouvait que m’inciter à lire le livre que Jean-Marie Apostolidès vient de faire paraître dans la collection Champs Flammarion. Des trois études qui le composent, deux avaient déjà été publiées en 1999, seul « Petits et grands théâtres de Guy Debord » étant inédit. Ce qui n’a pas grande importance puisque je n’avais pas lu les deux premières.
Dans le premier texte « Portrait de Guy-Ernest en jeune libertin » Apostolidès se livre à l’étude littéraire de deux romans anciens — qu’il qualifie d’autofictions, de Michèle Bernstein, première épouse de Debord. On veut bien le suivre, car il est convainquant, lorsqu’il montre qu’elle transpose les rapports de leur couple et de ses satellites dans ses deux livres. Le couple Debord était libertin comme on pouvait l’être à la fin des années 50 quand on avait vu les films de Vadim. Finalement, c’était, dans les romans, un couple beaucoup plus popotte que celui de Sartre et Beauvoir, qui avaient pourtant l’âge d’être leurs parents. Le seul mérite de cette étude est de restituer le climat dans lequel évoluait Debord à cette période, rien de plus.
Le deuxième texte analyse les rapports de Debord au théâtre. A partir de lettres de jeunesse récemment publiées dans Le Marquis de Sade a des yeux de fille, Apostolidès traque le théâtre à la trace :

« Ces lettres contiennent plusieurs allusions au théâtre, témoignage que le jeune homme n’y est pas indifférent. »

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Elles parlent beaucoup plus de suicide, d’alcool et de balbutiements poétiques que de théâtre. Mais soit. La théâtralisation de la révolte, intégralement sortie armée de la tempe de Dada, tient lieu de pensée théâtrale au jeune Debord. Comme le cinéma projette un noir uniforme sur l’écran, le théâtre doit être hors du théâtre et le grand œuvre à venir — un théâtre qui ne soit plus un spectacle, mais la vie même — est perpétuellement remis à des temps meilleurs. Debord et le théâtre donc, une vague envie avortée.
Le troisième texte, « Les tombeaux de Guy Debord » est le plus intéressant. C’est encore une fois une étude littéraire et historique très minutieuse. Elle montre la progressive calcification du style de Debord, qui démarre en détournant le style des moralistes du Grand Siècle et finit par n’en être plus que la parodie. La fréquentation assidue des tombeaux des classiques, mais aussi du mausolée qu’il s’est bâti, fossilise l’écriture de Debord, qui termine sa vie dans le costume d’un Retz podagre et atrabilaire. La stérilité a progressivement tout gagné.
Le livre d’Apostolidès est un livre étonnant. Il nous parle de Debord avant Debord, de la statue de Debord, dans laquelle il s’est glissé assez vite, et pas, ou peu, du seul Debord qui importe, celui de la brève période où son concept de société du spectacle a été opératoire. Les autours de Debord n’ont d’intérêt que pour les spécialistes.

Le 12 mai dernier, les lettres de jeunesse qui ont donné lieu à la publication citée plus haut ont été vendues à l’hôtel Drouot. 75 000 euros pour l’ensemble d’une trentaine de pièces mis aux enchères. Triste fin.

Pour goûter les qualités poétiques du jeune Guy-Ernest :

« un bol un télégramme un autre mâche la voiture train de bois dans la vallée matinal il erre entre les salades et les lys. Ville transfuge fuyeuse. Coléreuse tige minceur de balancier. Le temps est ici et là Montaigne gaule les noix où je ne suis pas...
la cloque claque et cri le clou
croque la grue crie le crottin
hélicoptère de pollen
mon vieux
les chiens se tassent et les caravanes terrent

Manière de comptine.
le crottin de Colin
me chahutte me chahutte
le crottin de Colin
me chahutte les oursins
il n'est pas de carabine
qui ne casse la vitrine... »
(lot 22)


« Rome l'unique objet de mon ressentiment
comme dirait l'immense et capiteux Prévert
L'habitude me tient je continue en vers
Que Boileau et Ronsard m'envieraient sûrement
Mais sur l'alexandrin rit homériquement
Apollinaire Apolinaire Appolinaire
Et mes rimes du coup sont beaucoup moins sévères
Apollinaire Apo Lazaridès amant
De la montagne Apo l'adversaire à Robic [les coureurs cyclistes Apo Lazaridès et Jean Robic]
Apo vainqueur à Pau. Le vin. Carreau et pique
Je suis soûl. Un sonnet. honor honor honor
Je suis capiteux tu es capiteux nous sommes donc capiteux mais il n'est pas capiteux.
L'autre jour j'ai rencontré

Alors j'attends une réponse
Le vin Le vin Le vin Le vin Le vin... »
(lot 28)

14:00 Publié dans Debord Guy | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : Guy Debord

Commentaires

Ce perpétuel rapprochement qui est fait entre Retz et Debord me paraît tout de même étrange. Nous sommes d’accord que Debord n’a jamais caché son affection pour Retz, mais de là à y voir des analogies de style… Je suis peut-être bouché mais quand je me plonge dans l’écriture de ces deux oiseaux-là, je n’y entends vraiment pas la même musique.
d.V.

Écrit par : d.V. | 22 mai 2006

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