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26 avril 2006

Une topographie du mystère

Louvigny

Les dix de la bande à Gaby sont de Louvigny. De Louvigny-Triage, même. Du côté de la rue des Petits-Pauvres (future rue Zavatta), en bas du chemin de la Vache Noire. Que Louvigny et ses différents quartiers, Louvigny-Triage, le Bas-Louvigny, Louvigny-Cambrousse, la Vache Noire, le Faubourg Bacchus, la Cité Ferrand et d'autres n'apparaissent que dans les romans de Paul Berna ne nuit pas à leur réalité. Tout le monde sait que Louvigny, à l'instar du Comté de Yoknapatawpha ou de Wrightsville, existe.

Louvigny II

Louvigny n'est pas un décor, c'est le premier personnage de la série de romans qui s'y déroulent. Cette ville de la banlieue parisienne des années cinquante, archétypique, emprunte beaucoup à Villeneuve-Saint-Georges. C'est Banlieue Sud-Est de René Fallet dix années plus tard. La ville s'est développée, processus banal, autour de la gare de triage et de ses industries annexes. Et les pères de nos héros travaillent au chemin de fer, qui comme mécano, qui comme conducteur de locomotive aristocrate de la classe ouvrière,.

Dans cet après-guerre, Berna choisit de nous montrer que ceux dont l'activité est primordiale pour l'effort de reconstruction vivent dans des conditions de logement de travail et de loisirs plus que difficiles.

Le jouet qui est à la fois le "déclencheur" et la "clef" de l'histoire du Cheval sans tête est emblématique de l'état économique de ces banlieusards. Ce cheval à roulettes, sans tête bien sûr, mais aussi sans pattes ni queue, réduit à l'état de souvenir de cheval, n'en reste pas moins objet du plaisir le plus intense, parce que convivial. C'est autour de lui que la bande se réunit pour dévaler à fond de train le chemin de la Vache Noire et finir dans le fossé ou dans la carriole du Père Zigon le biffin de Louvigny.

Et voilà qu'un jour ce cheval-là devient l'objet de la convoitise d'adultes qui vont jusqu'à le voler. Une telle injustice, la société des adultes s'en prenant à celle des enfants, soude plus encore, s'il en était besoin, la bande autour de Gaby et de Marion, l'étrange fille aux chiens. Ce mystère à l'échelle banlieusarde est à portée de dix gosses. Plus vite et plus efficacement que l'inspecteur de police Sinet, ils mettront hors d'état de nuire les gangsters minables qui avaient réussi un gros coup, mais n'avaient pas su gérer l'après-hold-up.

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Et l'affaire se dénouera dans un entrepôt abandonné, le long de la voie de chemin de fer, lieu de toutes les aventures.

Truands et escrocs.

En 1953-54, la Série noire de Marcel Duhamel publie les premiers romans de Simonin et de Lebreton, qui seront très rapidement portés au cinéma. C'est la naissance de l'imagerie du truand d'honneur, de l’homme, le "vrai", qu'amplifiera encore, quelques années plus tard José Giovanni. De cette littérature, véritable geste du milieu, Paul Berna prend le contre-pied. Ses truands, les gangsters du Cheval sans tête, les faux-monnayeurs du Bout du monde, les escrocs immobiliers de La Piste du souvenir, du Témoignage du chat noir, des Millionnaires en herbe, les nouveaux négriers de l'Opération Oiseau-noir, les espions industriels du Commissaire Sinet et le mystère de l'autoroute du sud, du Kangourou volant, les escrocs à la charité publique du Commissaire Sinet et le mystère du poisson rouge, les contrebandiers du Carrefour de la pie, les détectives marrons des Pèlerins de Chiberta ont tous en commun d'être des minus habens. Aucun romantisme du truand n'affleure chez Berna (littérature pour la jeunesse oblige ?), mais des portraits de salauds ordinaires, mis en échec par des enfants.

Louvigny III

Plus encore que Le cheval sans tête, Le piano à bretelles est le roman de Louvigny. La bande à Gaby s'ennuie, ses membres sont à l'affût du moindre mystère. Et le mystère le plus mystérieux de tout Louvigny, c'est l'apparition soudaine d'un aveugle qui parcourt la ville avec son accordéon. Mais il ne parcourt pas la ville au hasard, non, il parcourt systématiquement toutes les rues, l'une après l'autre, lançant sa pathétique chansonnette, tous les cent mètres. La bande à Gaby, qui la plupart du temps vit dans la rue, est seule à s'apercevoir de l'étrange projet de l'aveugle, et de la panique que son circuit génère. Mais quand l'aveugle aura parcouru toutes les rues de Louvigny, il ne les aura pas toutes parcourues, il en manquera une, une rue oubliée de tous, qui n'apparaît plus sur les plans, et que Bonbon découvrira entre la rue Tournante et la rue de l'Aubépine, à la faveur d'une filature. Bien entendu, la clef de ce roman de mystère sans méchants, se révèlera là, dans cette rue surnuméraire, témoin de ce que même les banlieues ont une histoire, et que les cartes topographiques, même imaginaires, avec le temps, se superposent sans s'abolir.

Louvigny et alentours

Cinq ans plus tard, les Dix de Louvigny commencent à se sentir à l'étroit dans leur ville. Gaby, l'aîné, passe le permis de conduire. L'achat en commun d'un véhicule, camionnette hippopotamesque, à un ferrailleur, qui va se servir d'eux comme transporteurs et (à leur insu) passeurs de fausse monnaie, va leur permettre de sillonner toute la banlieue sud-est. Ces trajets utilitaires vont leur faire découvrir la forêt de Sénart et les communes environnantes. Ils navigueront de ferrailleurs en casseurs d'épaves, ces besogneux de la récupération et du recyclage de l'industrie automobile en plein essor, qui commencent à prospérer le long des nationales qui quittent Paris. Et ce n'est qu'après en avoir épuisé les charmes, que la bande, à bord de son hippopotame à roulettes abandonnera les banlieues.

Orly

Le lieu-phare de la banlieue sud-est en ces années cinquante, celui qu'on visite en famille, le dimanche, comme le chantait Bécaud, c'est l'aéroport d'Orly. Ce haut-lieu de l'imaginaire du voyage appelait évidemment un roman, et mieux un roman d'espionnage. Et une fois encore le lieu, là, n'est pas un décor mais un protagoniste. Raphaël, le jeune groom de la voix sucrée des messages d'Orly, qui connaît parfaitement les êtres de l'aérogare, démêlera l'imbroglio de cette improbable histoire d'espions grâce à sa capacité à comprendre à la fois le langage des enfants et celui des fées. Car Berna joue de l'opposition entre le modernisme dont il accumule les signes aéroport, moteur atomique, émergence de la publicité qui remplace la réclame ; et le merveilleux enfantin, qui évoque certains livres de Pierre Véry. Que les James Bond, ici présentés, soient de dernière catégorie n'importe pas : la victoire de Raphaël est bien plutôt d'avoir su lire les deux mondes.
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Le Puisay

"Passée la ligne des immeubles neufs, on retombait dans les étroites ruelles du vieux Puisay, défoncées par le passage incessant des camions, illuminées crûment par l'éclairage des chantiers. Plus loin encore c'était la tranchée béante de l'autoroute d'où montait une rumeur assourdie, et, tout au fond, un horizon de briques et de béton hérissé de cheminées géantes". (Le témoignage du chat noir)


Le Puisay II

Dix années après Le cheval sans tête, l'inspecteur Sinet a été promu commissaire principal du Puisay. La banlieue a changé. Elle s'urbanise, des radiales et des rocades sont percées, les terrains vagues disparaissent au profit de cités souvent simples dortoirs. Les populations aussi ont changé, et Berna choisit ses héros dans un autre milieu. Les frères Thiriet, héros involontaires du Témoignage du chat noir sont lycéens, alors qu'au même âge, Gaby et Zidore étaient déjà dans le monde du travail, et leur père, lui, est un petit ingénieur de la Prochimac. Ce qui n'empêche pas la famille, qui compte six personnes-, de s'entasser dans un deux-pièces insalubre dans un immeuble promis aux démolisseurs, crise du logement oblige. Et toute l'intrigue repose sur cette crise du logement qui pousse le père Thiriet dans les bras d'aigrefins qui lui vendent un quatre-pièces dans une nouvelle résidence, appartement qui bien évidemment ne leur appartient pas. Les fils Thiriet, grâce au P.E.P., (le journal du lycée) remontent la piste, en l'occurrence celle d'un chat noir, pour confondre les escrocs. La justice et le principe de réalité seront respectés, puisque la famille trouvera finalement un logement à sa dimension, dans un nouvel immeuble que fait construire la Prochimac.

Les Enfants, la Bande

Figure récurrente du roman policier pour la jeunesse est l'enquêteur polycéphale. Mais aucun club, clan, compagnonnage ne donne comme dans les livres de Berna l'impression d'une bande. La bande à Gaby, c'est-à-dire, outre Gaby lui-même, Marion la fille aux chiens, les frères Fernand et Bonbon heureux propriétaires du cheval sans tête, Juan-l'Espagnol, Berthe, Mélie, Zidore, Tatave et Criquet Lariqué le petit négro, est vraiment une bande de copains du même quartier, prête à resserrer les coudes en cas d'agression venue de l'extérieur. Ils assument tous plus ou moins une fonction dans l'économie du récit chef de bande, trésorière, cuisinier, mécanicien, mais qu'ils soient dix permet à Berna de ne pas trop type ses personnages, de ne pas les enfermer, mais plutôt de leur laisser des possibilités d'évolution.

Dans Millionnaires en herbe, une autre bande est au centre du roman, unie par un projet humanitaire, mais aux prises avec des promoteurs immobiliers. Il n'empêche que sous cette intrigue on peut en lire une autre, qui serait la difficulté qu'il y a pour la bande à intégrer un nouveau membre, éloigné d'elle tant par le milieu social que par les origines géographiques. Finalement l'intégration pourra avoir lieu grâce à la découverte d'une valeur commune : le sens de la justice.

Dans la trilogie du Puisay (Le témoignage du chat noir, Le commissaire Sinet et Le mystère de l'autoroute du Sud, Le commissaire Sinet et Le mystère du poisson rouge), la bande se dilue, n'en reste que le noyau, le comité de rédaction du P.E.P. (Petit Etudiant du Puisay), auquel s'adjoignent selon les besoins des enquêtes en cours, les lycéens touchés par les causes que défend le journal.

Il n'en reste pas moins qu'en bandes ou isolés, les enfants de Paul Berna sont déjà des acteurs sociaux, et que sous des dehors joueurs, ils font montre d'un étonnant sens des responsabilités, due la bande les y contraindre.

Le Puisay et alentours

Un anachronisme préside à la naissance du Commissaire Sinet et le mystère de l'autoroute du sud ; en effet, en 1967, époque de l'automobile-reine, on trouve un mulet à l'abandon sur l'autoroute entre Arcueil et Rungis. L'antagonisme entre ce rescapé d'un monde rural qui meurt et la conurbation qui s'étend, entraîne les jeunes journalistes du P.E.P. dans une enquête topologique. Ils explorent les derniers jardins maraîchers de communes de plus en plus éloignées du centre. Puis ayant trouvé le point de départ du mulet, et connaissant son point de chute, ils vont s'employer à reconstituer son trajet, avec chronométrages à l'appui ; trajet qui les mène chez des casseurs-ferrailleurs de Wissous, qui s'avèrent travailler pour des espions industriels.
Ces ferrailleurs, casseurs d'épaves automobiles ou maigres chiffonniers, dans leur cimetières dépotoirs, toujours rejetés aux marges de la banlieue qui progresse, figurent pour Berna le pôle négatif de l'expansion urbaine.

Le Puisay et le tiers-monde

1968 - Berna jumelle Le Puisay et une ville indienne, à travers l'opération «Un wagon de riz pour Shandrapoore». Et plus encore, il associe le quartier le plus pauvre du Puisay, Malabry, à cette opération. Bien sûr, ce quartier, arpenté par les frères Verdier, s'implique plus que les autres dans la quête ; mais l'argent collecté sera volé à Geoffroy Verdier, qu'il faudra retrouver en suivant la piste d'un poisson rouge. L'escroc était un des organisateurs, mais le riz arrivera tout de même en Inde, la banlieue ouvrière se devant d'être, plus que le reste du pays, solidaire avec le Tiers-monde.

Mareuil et le quart-monde

De l'autre côté de Paris, banlieue nord, les grands bidonvilles. Le lumpenprolétariat (les habitants des bidonvilles travaillent alors, ce n'est pas encore la crise économique et le chômage est limité), vit dans ces zones floues, la Zone, précisément, entre usines et voies ferrées où rien d’urbain ne pénètre. L'arrivée de Cady, un gamin chassé d'un autre bidonville par une poussée d'urbanisation, va fédérer gitans et gadji face à Horace -l'affreux, négrier- trafiquant qui met le bidonville en coupe réglée. Une fois encore une bande de gosses tourne en ridicule des adultes veules et méchants. Et le chapitre final dans lequel Cady poursuit Horace sur les voies d'une gare de triage du coté d'Argenteuil et le rejoint dans un wagon vide, par une nuit glaciale d'hiver, pour le condamner à vivre la vie des habitants &un bidonville, compte parmi les grandes pages du réalisme poétique à la Prévert-Carné.
Avec Opération Oiseau Noir, Berna finit donc son panorama des banlieues, qui est en fait une radioscopie sur quinze ans, de la vie de la société des enfants dans ces territoires en devenir que sont pour lui les banlieues.
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Alias

Faux aveugles, fausses identités, faux trimardeurs, faux-monnayeurs, faux derches, faux, faux, faux, Paul Berna se plie aux règles tacites du genre, qui veulent que chacun se dissimule derrière une apparence d'emprunt. Et lui-même use de pseudonymes, en briscard consommé de la littérature policière. Il signe de son vrai nom Jean Sabran ses premiers romans, Paul Berna ses romans pour la jeunesse, Paul Gerrard ses romans policiers, Joël Audrenn ou Bernard Deleuze plusieurs autres livres. Ces diverses identités sont plus imposées par des problèmes de contrats d'édition que par la radicale altérité des œuvres publiées sous les différents noms, à preuve les similitudes d'atmosphères et de thématiques des polars signés Berna et Gerrard. Mais la jouissance d'avancer masqué et de savoir une partie de son œuvre toujours ignorée de ses fervents lecteurs est extrême pour l'auteur duplice.

Sur la route
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Si les romans du cycle de Louvigny ou du cycle du Puisay explorent selon un procès centrifuge systématique cette portion du territoire en expansion qu'est la banlieue parisienne, un autre «cycle» plus hétérogène explore, dans la tradition de la littérature déambulatoire du 19e siècle, la route, vecteur de la civilisation automobile. La bande à Gaby dans La piste du souvenir, décide de rallier la côte méditerranéenne à bord de la Pas-sans-mal. Le voyage est planifié, les étapes courtes, l'itinéraire choisi à l'écart des grandes pistes migratoires des vacances, mais le passé surgit qui les détourne et les entraîne dans l'imprévu.

C'est l'imprévu aussi qui fait la trame des Pèlerins de Chiberta, livre dans lequel deux frères jetés sur les routes par une grève des trains essayent de rallier depuis Paris la résidence familiale au Pays basque. En camion, en voiture, en vélo ou à pied, Daniel et Manou cessent d'être des voyageurs pour devenir des aventuriers. S'ils savent où ils veulent aller, ils ignorent comment ils y parviendront. Dans ces deux romans, l'éloge est du mouvement, la route se découvre, se crée même, en se taillant. Et Berna devient un poète de la carte Michelin. Où mieux déchiffrer, en effet, les empreintes de l'aventure, que dans ces lignes d'erres qui restent inscrites sur la plus simple des cartes routières ? Où le goût profond de Paul Berna pour l'onomastique trouverait-il mieux à s'exprimer qu'à énoncer la litanie des villes et villages qui jalonnent les dérives de ses héros ?
Salbris, Tronçais, Peyrelade, Saint-Salgues... ou Antony, Etampes, Orléans, Amboise, Châtellerault, La Rochefoucault, Angoulême, La Bastide, Talence, Gradignan, Labouheyre, Chiberta... valent presque ceux qu'Aragon élisait comme les plus beaux vers de la langue française :

«Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry,
Vendôme Vendôme, Vendôme, Vendôme! »


La Rua Café

"La route est un long ruban,
Qui défile qui défile..."

chantait, dans ces années-là, Francis Lemarque. Le monde des routiers fascinait alors plus qu'aujourd'hui. Les enfants, les adultes (du moins la part d'enfance qu'ils avaient su conserver en eux) communiaient dans une sub-religion du camion et du routier, homme libre aux mains pleines de cambouis. Et cette religion avait ses lieux de culte aux grands carrefours comme dans les bleds les plus indénichables : la station-service et le relais de routiers.
Le Carrefour de la pie sur la déviation de la Rua voit l'ouverture d'une nouvelle station-service, en face d'un restaurant au bord d'une route nouvellement passante. Tout est réuni pour une ode à la gloire du transport routier. Mais les religions ne sécrètent pas que des saints, en l'occurrence le camion peut aussi être le vecteur, d'un trafic de cigarettes, la pureté de la mécanique n'étant pas mise en cause, mais son utilisation profane.
Le Carrefour de la pie, c'est surtout la spectroscopie de quelques kilomètres de ce ruban et de la vie qui en naît. L'ouverture du roman en est significative, qui nous présente les trois jeunes héros en voyeurs de la Nationale, épiant la circulation, cachés dans les fourres, puis engageant la conversation avec des motards de la police, dont la fonction est aussi d'observer le flot automobile. Tout au long du roman les personnages scruteront la route et ses usagers, et nous aurons une vue en coupe d'une route nationale française en 1957 et de ceux qui l'entourent, camionneurs, voyageurs de commerce, vacanciers... La station-service de la Rua, ses cinq pompes, ses deux pistes, son petit atelier de réparations tenus par Monsieur Jérémie, un mécanicien-magicien, est le point fixe autour duquel s'ordonne la vision d'une France des axes routiers, de Dunkerque à Marseille. La partie en cette matière, valant pour le tout.

Nostalgie

Jusqu'ici, il a surtout été montré l'intérêt sociologique que conservent les romans policiers de Paul Berna. Mais si seule cette qualité d'observation perdurait leur lecture ne serait plus justifiée que pour quelques spécialistes. Or les romans de Berna émeuvent toujours. Pas tous, certes. Mais Le Cheval sans tête, Le Piano à bretelles, Le Carrefour de la pie sont et resteront de très grands romans, qui vous accrochent. Car il y a un charme-Berna, fait à la fois de populisme, de poésie naïve, de fraternité, cocktail qui nous enchantait à douze ans, et qui, quarante ans plus tard, agit encore. Et puis, plus importants que les intrigues de ses romans, il y a les lieux ; ceux que nous avons visités à sa suite, et qui n'existent plus. La génération précédente avait son far-west sur les fortifs, celle qui lisait Berna courait une banlieue sauvage et bricolée, espérons pour les mômes d'aujourd'hui que l'aventure aux marges des villes est toujours possible, et qu'un jour elle trouvera son chantre qui les entraînera en rêve sur ces nouveaux territoires.

1955 - Le Cheval sans tête.
Marion appelle les chiens de banlieue dans la nuit :

"Et Marion sifflait toujours dans la nuit noire du Clos Pecqueux. Son appel affaibli parvint jusqu'aux maisonnettes du Petit-Louvigny et du Faubourg-Bacchus, déchaîna comme une épidémie de rage parmi les bouffeurs de lion du quartier, chiens de chiffonniers, bâtards de bâtards, voyous, bagarreurs, qui n'avaient peur de rien et vivaient comme des hors-la-loi en marge des belles rues à magasins. Toute affaire cessante, cette racaille surgit en trombe des terrains vagues et des baraques en planches, déferla en pleine ville, traversa la GrandRue et la rue Piot, tourna par la rue des Alliés, s'engouffra dans la rue des Petits-Pauvres en bloquant toute la largeur de la chaussée. Pipi, le fox jaune et blanc de Juan-l'Espagnol, menait la charge avec Arthur, le chien du vieux Chable, un corniaud bas sur pattes, avec une tête de chacal, un dos rugueux comme un tapis-brosse, un oeil noir et l'autre bleu. Puis venaient Caillette, Frisé, Loupiotte, l'Apache, Chopine, la gentille chienne du père Zigon, Golo, le lapin-bouledogue des Lariqué, le vieux roquet Adolf, dissident de la défunte Kommandantur de Louvigny-Triage, Polyte, Bidasse, Ami, Gros-Père et douze autres colporteurs de puces qui changeaient de nom et de résidence tous les huit jours.
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Campée sous la masse menaçante de la Vache Noire, Marion sifflait toujours à pleins poumons, quand les premiers arrivèrent sur elle. Elle les vit venir très confusément à travers la nuit trouble du Clos par vagues bondissantes et silencieuses. Aucun n'aboyait, Marion le défendait, et le bruit de leurs pattes résonnait sur le sol comme le piétinement d'une pluie d'orage. En quelques secondes, elle se trouva cernée par un grouillement de corps furtifs qui cherchaient avidement le contact ami de sa main et l'odeur de sa vieille veste. Son sifflement se fit plus doux, plus chantant, à mesure que les chiens affluaient autour d'elle. Louvigny-Cambrouse et le Quartier-Neuf arrivèrent presque ensemble, puis la smala pouilleuse du Faubourg-Bacchus."

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Cette banlieue-là est morte. Et morte aussi cette langue pour s'adresser aux enfants.

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