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12 avril 2006

La banlieue d'Hardellet

"Le matériel qui les [les livres d'Hardellet] peuple révèle l'exigence sourcilleuse du tri intime ; il est celui d'un Parisien de souche en vagabondage sur les lisières imprécises, à-demi oniriques, de sa ville, banlieue et couronne rurale adjacente : là fleurissent à l'envi les terrains vagues, voies de chemin de fer, rendues à l'herbe, anciens hippodromes, carrières à plâtre, buttes de tir désaffectées, Grange-aux-Belles, cabarets au lièvre, guinguettes vertes des bords de Marne, Cornes de forêt de l'Isle-de-France, guérets semés de maisonnettes de Mère-Grand, que quadrillent à des fins imprécises des chasseurs au carnier à franges qui semblent sortis d'une image d'Epinal (un petit jet de fumée s'élève de la lumière de leur fusil à pierre, au moment où le chien s'abat)." (Julien Gracq - A propos de Chasseurs (Jungle, 1987))

D'emblée Julien Gracq marque le rapport singulier qui lie Hardellet à sa ville. Son territoire de prédilection évident est la banlieue. La banlieue, surtout à cette époque, n'est pas homogène, elle est composée d'anciens villages dont l'expansion s'est produite sous le Second Empire et de lotissements qui se sont créés durant la même période. Il existe bien sûr déjà des banlieues résidentielles et des banlieues populaires mais le tissu urbain est encore lâche. Entre chaque commune existent des friches, des restes de campagne, des maraîchages, des bois, dont aujourd'hui il ne survit presque rien. A quelques kilomètres de Paris, on peut trouver des villages resserrés autour de leur clocher dans lesquels la vie agricole se déroule comme dans n'importe quelle campagne, alors que dans la commune voisine les habitants travaillent en usine. C'est la coexistence de ces milieux radicalement différents, le passage de la cité ouvrière au village traditionnel qui caractérise la banlieue jusqu'aux années 60.

A la différence de la campagne et du milieu paysan, qu'il ne connaît que de l'extérieur, Hardellet connaît la banlieue comme sa poche. Il montre une inclinaison particulière pour les banlieues Est et Sud de Paris, mais ne dédaigne pas les incursions au Nord, par contre il ignore à peu près la banlieue Ouest, celle des banlieues chic, mais pas seulement. De même, la proche banlieue, Vincennes, Montreuil, Charenton, Maisons-Alfort, Ivry, Arcueil, Montrouge, Suresnes... occupe une place de choix dans sa topologie personnelle. Les virées dans une banlieue plus lointaine sont le plus souvent liées aux lieux de plaisirs, guinguettes du bord de Marne ou de Robinson, hippodrome du Tremblay... Il faut rappeler que la proche banlieue, jusqu'à la dernière guerre commence sur l'emplacement des anciennes fortifs par ce qu'on appelle la Zone, territoire mythique des apaches, des biffins et de tous les irréguliers. Ce territoire rétrécira au fil des ans, mais il est encore très présent dans les mémoires et les imaginations.
Et la banlieue d'Hardellet est précisément une banlieue de mémoire et d'imagination. Partant de sa connaissance réelle, vécue, des lieux il y ente la mémoire — non seulement la sienne, mais aussi celle de son père, ou celle du folklore — avec l'imagination. C'est ainsi qu'il nous propose, par exemple, l'image onirique du tramway Vincennes-Nation et de l'Arpajonnais, ce train des maraîchers qui rejoignait les Halles à l'aube, depuis longtemps disparus, mais qui continuent néanmoins de sortir certaines nuits de leur dépôt fantôme pour des balades dont le terminus ne peut être que La Nouvelle-Orléans (Le tramway noir in L'essuyeur de tempêtes)
La banlieue parisienne est donc le milieu naturel d'Hardellet, celui où il est le plus lui-même, celui où tout peut advenir, en raison précisément de son indétermination :
"La banlieue presque campagne et pas tout-à-fait ville, réalise cette présence-absence ..." (Préface à Paris, ses poètes, ses chansons)

C'est ce possible, naissant au hasard des promenades, des dérives que favorise la banlieue qui séduit Hardellet et qui fait la matière d'une part importante de son oeuvre.

Vincennes

Le centre de gravité de la banlieue parisienne est pour Hardellet, ce qui n'a rien pour étonner, sa commune natale, Vincennes. Vincennes est une cité paradoxale. Ancienne, qu'on se rappelle Saint-Louis y rendant la justice sous un chêne, au pied de son château, elle est restée un gros bourg aux portes de Paris jusqu'au début du siècle. C'est avec sa voisine Saint-Mandé, une des rares communes bourgeoises de l'est parisien. La présence sur son territoire, même si administrativement il dépend de la Ville de Paris, d'un bois, dernier vestige de la forêt de Bondy, en fait, outre le poumon de cette partie de l'agglomération parisienne, un lieu favorable à la rencontre de la nature et de la civilisation urbaine.
Vincennes, de ce fait, est pour Hardellet un lieu enchanté. Pas seulement parce que s'y rattachent les souvenirs d'une enfance heureuse, mais aussi parce qu'y coexistent la rumeur de la ville — le tramway vous dépose en quelques minutes Place de la Nation — et la forêt, mais une forêt maîtrisée, ordonnée par l'homme, décorative, dans laquelle la nature est placée en représentation.

Ce statut de cité privilégiée, d'espace mythique explique que nous retrouvions Vincennes ou le souvenir de Vincennes dans pratiquement tous les livres d'Hardellet. Stève Masson dans Le seuil du jardin, bien qu'habitant la pension Temporel à Arcueil, retourne visiter Vincennes, en souvenir, et en rêve ; l'un des protagonistes du roman, Monsieur Constant, un marlou qui protège Masson, habite Saint-Mandé, en bordure du bois de Vincennes. Si Masson ne retourne pas flâner à Vincennes même, il s'en approche de près en allant aux buttes Morel, territoire mystérieux dont nous reparlerons et qui se situe légèrement au nord de Vincennes. Dans la topographie du roman, Vincennes occupe donc une place nodale. Sans qu'aucun chapitre de l'action ne s'y déroule véritablement, le roman est bâti autour de ce lieu absent/présent, que l'on ne peut plus rejoindre que par le souvenir ou le rêve, lieu autour duquel les héros tournent sans jamais pouvoir l'atteindre. Pour Stève Masson, Vincennes est le paradis perdu.
Au début du Parc des Archers, André Miller qui rentre d'un voyage à l'étranger, se voit interdire l'accès par les gardes noirs — phalanges du nouvel ordre qui s'est instauré en son absence — au lac de Vincerennes, premier lieu avec lequel il voulait renouer après une longue absence. Plus tard dans le roman, il se rendra au château de Vincerennes, et aux buttes Norel. La place de Vincennes, dans ce deuxième roman est moins importante que dans Le seuil du jardin, mais c'est tout de même l'interdiction du territoire de son enfance qui déclenche la révolte de Miller.

Dans Lourdes, lentes... aussi, Vincennes et son "mélancolac lique" sont le lieu de promenade d'un autre Stève Masson et de son amante Vanessa :
"Nous nous sommes promenés dans ma banlieue natale, à pas de loup pour ne pas dérégler une fragile machinerie de réminiscences, de musiques de manèges, de châteaux en gaufres. Ces chemins, trente ans auparavant, je les avais parcourus sous la conduite d'un moniteur appréciant la discipline [...] On pataugeait, à la recherche des têtards, dans les ruisseaux qui descendent du plateau de Gravelle. Des trotteurs attelés à leur sulky partaient pour l'entraînement. Quel Pérou vaudra jamais ce bois pour nos yeux qui s'ouvraient."

C'est bien d'un apprentissage de la vie dont Hardellet se sent redevable envers Vincennes. Des oeufs de grenouilles ramassés dans le bois aux premières expériences sexuelles, c'est au cycle de la vie et à son apprentissage qu'est liée l'image de Vincennes dans Lourdes, lentes... Nous avons vu que la campagne a, dans l'oeuvre d'Hardellet, partie liée, dans l'ordre de l'érotisme avec les filles-fées ; la banlieue, et singulièrement Vincennes où se situe l'épisode de la première relation sexuelle du jeune Stève Masson, est liée à la femme réelle, quotidienne — ce qui n'interdit pas, loin de là, le fantasme.
Nous trouverons à travers l'oeuvre bien d'autres occurrences de Vincennes. Naturellement dans Donnez-moi le temps et dans La promenade imaginaire, Hardellet revient à Vincennes :
"Le jeudi, Mme Klein, la couturière, m'emmène au bois ; c'est l'Amazonie, la forêt équatoriale. Nous traversons le Cours Marigny et croisons — c'est en 1913 ou 14 - des troufions dont les pantalons rouges, crevés, joncheront la terre autour de Charleroi. Sur les pelouses, des boutons d'or me fascinent par leur jaune intense. On en-tend des sonneries de trompettes depuis la caserne de dragons, à côté du Polygone. Nous poussons parfois jusqu'au lac de la Porte Jaune encerclant ses îles mystérieuses dans un décor de jeu de l'oie. J'en invente les cases, sur les berges que viennent longer cygnes et canards : une gaufre, un manège ronflant de musique, un pipi, un sucre d'orge au cassis, deux rameurs. Presque chaque semaine maintenant, je reviens respirer par là une odeur de cimetière fleuri ; derrière chaque arbre, un sourire d'autrefois me couche en joue — et ne me rate pas." (Donnez-moi le temps)


Tout est dit. L'Amazonie, les îles mystérieuses, les dragons et leurs trompettes, la garance et le bouton d'or, et le retour sempiternel aux rivages de l'enfance dont on ne retrouve que le décor. Tel est Vincennes, un décor dressé à l'usage d'Hardellet : le jardin ensoleillé de l'enfance, les toits qu'il contemple de sa fenêtre, le bois et ses lacs — Amazonie en raccourci — , sans oublier la maison d'Hector Malot, qui fut lieu de pèlerinage mi-littéraire, mi-érotique pour l'enfant Hardellet, et que des édiles faisant montre d'impéritie ont longtemps laissé à l'abandon.
Ailleurs, Vincennes apparaît en mineur, surgissant au détour d'une chanson :
"C'étaient trois artilleurs d'Ivry
Qui s'en allaient au bois de Vincennes. [...]
L'amour attend d'être cueilli
Trois par trois au bois de Vincennes
- Vincenn' qu'est un joli pays
A quelques bornes de Paris."
(Les anges)

ou surgissant de la mémoire de l'oncle Jules, lui aussi riverain du bois puisqu'il habite Maisons-Alfort, quand il se souvient des arcs-en-ciel de son enfance au-dessus du bois de Vincennes . Ailleurs, dans un court récit poétique Les délices des Prévoyants, il nous montre le paysage de Vincennes et de ses environs dans une enclave de non-temps, alors que des moulins à vent couvrent les coteaux de Saint-Mandé. Dans R.E.R. la station Vincennes continue de servir, sans que personne ne s'en rende compte d'embarcadère pour les "eldorados du dimanche ".

Vincennes est donc le lieu originel de toute l'oeuvre d'Hardellet, le lieu auquel renvoient tous les textes, romans, poèmes, essais à caractère autobiographique quand il s'agit de saisir l'essence du bonheur et de la poésie. C'est le centre incontestable de la géographie mythique personnelle d'Hardellet, et ce centre rayonne sur toute la banlieue qui acquiert de ce rayonnement un rôle primordial dans l'oeuvre.

La zone et les barrières

"Plus que tout m'envoûtaient ces territoires que le terme de zones désignait avec une prudente imprécision : sur ces terrains au plus haut point vagues, quelque chose restait indéterminé, hésitant entre l'usine, les petits pavillons et les jardinets. Sur ces espaces prenait naissance une certaine forme d'attente qui peut devenir celle précédant toute création poétique. [...] L'hommage que je rends à ces zones disparues acquitte une dette de reconnaissance..." (Préface à Paris, ses poètes, ses chansons)

Nous avons déjà évoqué la Zone qui remplaça les fortifications de Paris après leur démantèlement. C'était à la Belle Epoque le territoire de tous les marginaux de l'agglomération parisienne, pégriots, apaches, voyous, mais aussi chiffonniers, manouches, romanichels ceux-là même que Cendrars fréquenta un moment avant d'écrire L'homme foudroyé et La banlieue de Paris ; Gustave Lerouge, romancier populaire, ami de Cendrars et déclassé social y vivait dans une baraque de chiffonnier.

Hardellet est né à la fin de la Belle Epoque, juste avant la guerre de 14, mais les lieux avaient peu changé et gardaient la mémoire de ce passé sulfureux. Tout comme les buttes Morel, qui reviennent très souvent dans les oeuvres d'Hardellet, gardaient la mémoire d'un passé d'annexe de la Zone :
"Si les carrières de gypse à plâtre de Bagnolet n'ont jamais été fréquentées par la bande des Orteaux, elles n'en jouent pas moins un rôle considérable dans la vie de la pègre et des "réfractaires" de la Belle Epoque... Leur vaste domaine, fort mal connu, s'étend à l'est de la ville, du côté de Montreuil, entre les routes départementales 20 (actuelle avenue de Stalingrad) et 37 (avenue de la République). On y accède par quelques ruelles qui, éclairées de loin en loin par des réverbères perdus, disparaissent vite dans des terrains vagues, souvent effondrés. Quelques unes, encore exploitées, sont gardées par des veilleurs de nuit, dont les rondes, interrompues à la moindre alerte, se limitent prudemment aux abords des cantonnements. Les galeries abandonnées, fort nombreuses et particulièrement profondes, servent de quartier général aux bandes de monte-en-l'air de la région de Saint-Mandé et de Vincennes. Utilisées parfois comme refuge de longue durée par des malfaiteurs ou des criminels dont la piste est ainsi perdue, elles abritent tout un monde hétéroclite de clochards, de mendiants et de vagabonds." (Louis Mazoyer - La banlieue parisienne des origines à 1945)


Ce territoire où viennent se ressourcer les héros d'Hardellet est donc un lieu emblématique de la marginalité, un no man's land habité par le souvenir des réfractaires de la génération précédente. Ce ne sont d'ailleurs pas les seuls bandits des barrières qu'honore l'oeuvre d'Hardellet, puisqu'on y croise le souvenir de Bonnot dans son Fort-Chabrol de Choisy, et de Garnier et de Vallet au Perreux. Les bandits tragiques sont des personnages de la Zone et séduisants à ce titre.
Mais la Zone doit être comprise aussi, comme le montre l'exergue de ce chapitre, dans un sens plus large. C'est le lieu de l'indétermination propice à la survenue de la poésie inattendue, c'est là que l'on peut apercevoir :
"Ces trains mystérieux qui circulent sur les voies en apparence désaffectées de la Ceinture et qu'on ne rencontre jamais sur les réseaux officiels." (Rapport sur les plantations de lits-cages, fourneaux, etc)

Pour Hardellet, le territoire naturel de la poésie est banlieusard, et plus précisément "zonard". Sa quête de la poésie est anti-pittoresque, quoi qu'on en pense ; il recherche plus la fissure dans le mur décrépi qui lui permettra d'entrevoir un ailleurs stupéfiant, que l'imagerie traditionnelle des Jules en casquettes et pantalons à pont et des Casque d'or dont la poésie de pacotille, chantée par d'autres, le laisse froid :
"Nous parcourions les faubourgs et les banlieues de Paris. Des abattoirs de La Villette au Point de Jour, des Buttes à Morel à Ménilmontant, je découvrais la poésie authentique des bas quartiers, des zones, des murs décrépis." (La Belle Lurette)

Il montre le poète comme un chasseur à l'affût de l'image qui provoquera un choc parce qu'elle sera évidente et pourtant imprévisible. La banlieue, la Zone surtout, réelles ou fantasmatiques, sont les lieux les plus favorables à cet affût, à ce voyeurisme par le champ du possible pratiquement infini qui s'ouvre dans ces espaces indéterminés, par la "présence-absence" qui les caractérise. Stève Masson, dans Le seuil du jardin, nous donne une image de l'artiste — il est peintre, mais cela vaut pour les poètes — au travail dans cet ailleurs immédiat :
"Plus tard, je passais des journées à flâner dans les banlieues, devant des maisons en démolition, les carrières..." (Le seuil du jardin)


La Zone, à l'instar de Vincennes, est un vivier illimité où puiser vivantes, émotions, sensations et images qui transmuées formeront les soubassements de l'oeuvre. Hardellet est, comme l'écrit Louis Nucéra :
"Celui qui célèbre des centenaires (intimes) de certains recoins de banlieue, qui observe des minutes de silence en mémoire à une façade morte..."

pour alimenter sa petite fabrique littéraire. Il a élevé le guet et l'affût du presque-rien banlieusard à la dignité d'un art de vivre, organisant, par exemple, des expéditions à destination d'un ancien boulodrome non loin du canal de l'Ourq.

Guinguettes et courtines.

Le troisième pôle de la banlieue dans l'oeuvre d'Hardellet est plus diffus, il se situe du côté du plaisir. Car la banlieue n'est pas dépourvue d'enclaves de menus plaisirs, voire de lieux où l'industrie du plaisir prospère. Pour expliquer l'importance de la banlieue dans la géographie des plaisirs parisiens la fonction historique des barrières et de l'octroi est significative, puisqu'ils visaient d'une part au contrôle commercial, et d'autre part au contrôle social, rejetant les plaisirs des classes dangereuses hors les murs. Le plaisir le plus simple, le plus accessible pour le banlieusard ou pour le parisien de milieu populaire jusqu'à l'aube des années soixante — c'est-à-dire jusqu'à l'irruption du yéyé qui créant une nouvelle classe sociale, la jeunesse, a rendu obsolètes les lieux de divertissement des générations précédentes — était la danse, et nombreux étaient les établissements, bals parisiens et guinguettes banlieusardes, qui s'offraient au choix des classes laborieuses.

Une imagerie poétique est liée à ces lieux, et l'on peut songer aux chansons de Francis Carco, de Pierre Mac Orlan et plus récemment de Francis Lemarque ou de Jean-Roger Caussimon, qui ont contribué à la populariser. Hardellet se situe dans cette lignée, mais il nous épargne le folklore — mauvais garçons et putes au grand coeur — trop souvent attaché à cette imagerie. Pour lui les bals et les guinguettes valent moins par ce folklore que par les joies que l'on peut y espérer. Plus que des lieux de plaisir, les bals et les guinguettes sont, pour lui, lieux où le plaisir est promesse. C'est cette attente du plaisir, comparable à l'affût de l'image poétique qu'il prend dans les terrains vagues, qui explique la récurrence de ces lieux dans son oeuvre.
Dans le rêve que Stève Masson fait à l'aide de la machine de Swaine, dans Le seuil du jardin, il visite non seulement Vincennes , mais aussi il :
"longea le Cours Marigny et arriva devant l'emplacement où se tenait jadis le bal d'Idalie, un établissement qui n'existait plus à sa naissance, mais dont il avait souvent entendu parler. Or le bal s'ouvrait là, avec ses girandoles et ses kiosques, tel qu'on l'avait décrit à Stéphane, absolument vide, toutefois ; intrigué, il entra." (Le seuil du jardin)

Ce traitement à égalité avec Vincennes dans le rêve central du roman, montre l'impor-tance que revêtent les bals dans l'imaginaire hardelletien. Ce bal des barrières — par une brèche de la clôture, on peut voir les hauteurs de Fontenay — qui n'existe plus qu'à l'état de souvenir, a-t-il même existé ? Peut-être, Hardellet, dans Donnez-moi le temps, le situe sous le Second Empire. C'est en tout cas un bal fantôme, comme il existe des membres fantômes dont les sensations persistent après une amputation. Et tous les lieux de plaisir dans l'oeuvre d'Hardellet ont tendance à se fantômiser, ils existent essentiellement sur le mode de la nostalgie :
"Les dimanches d'alors avaient toujours les couleurs, le galbe d'une fille. Dieu sait - pour les avoir faites — s'il en descendait en avalanches légères sur la route en lacet qui mène vers la Marne, ses bals et ses guinguettes." (Donnez-moi le temps)


Remarquons, qu'il s'agit toujours quand Hardellet évoque les lieux de plaisir, de dimanches d'alors, de bals du Second Empire, bref d'un passé idéel. Dans Le parc des Archers, André Miller emmène Florence Van Acker à Saint-Rieul (nom fictif, qui recouvre probablement une localité des bords de Marne), dans un "bouge". Léon, le patron a transformé une ancienne guinguette, dont il n'a gardé que la piste de danse, en une discrète auberge à hôtesses montantes. Après le souper fin, la bouteille de "Vichy", le couple rend à la piste de danse sa vocation, et s'étourdit seul dans la danse. A la fin du roman, après la mort de Florence, et la victoire sur la gale, Miller, complètement détruit par l'aventure, retourne chez Léon. Rien n'a changé. Le souvenir reste le souvenir d'un souvenir.
Ailleurs, dans un de ses premiers poèmes, Blomet Street Blues, Hardellet évoque le Bal Blomet, fréquenté par les surréalistes de la rue du Château :
"Des Vénus en flammes de punch
Frottaient la biguine créole
Leur doux contact a fait dresser
— O Blomet Street — des auréoles
Sur nos espoirs à caresser."

Il n'a ignoré dans ses textes ni le sous-sol du Mikado, ni la rue de Lappe, ni les dancings de Robinson. Son tour des bals, lieux de promesses et de nostalgie, est complet, et souvent affleurent les notations qui associent les guinguettes à un passé mythifié fait de plaisirs à venir.

L'autre lieu important du plaisir dans la géographie banlieusarde, mais celui-ci non exclusivement populaire, est le champ de courses. Hardellet, familier pendant sa jeunesse des hippodromes de Vincennes et du Tremblay, dont les chevaux poussaient des canters dans les allées du bois, les assimile dans le traitement qu'il leur réserve aux bals et aux guinguettes.
Ainsi plusieurs hippodromes fantômes hantent-ils son oeuvre. A Suresnes, par exemple :
"un hippodrome clandestin [...] serpente à travers les constructions neuves, les jardins d'enfants, les champs de lierre et de manoeuvre.." (La chambre froide)

et ailleurs, dans une banlieue improbable :
"... la piste est toute petite, bordée par des drapeaux américains. Derrière, il y a des cheminées d'usines, des échafaudages, mais sans ouvriers. Quand les trotteurs abordent le virage, tu ne vois qu'un nuage de poussière. Dorée, parce que le soleil brille toujours. Autrefois, il y avait un champ de courses pareil à Neuilly-Levallois. Ça ressemblait à une cour de ferme, j'ai vu les photos. Tu me crois, dis, j'ai vu les photos. [...]
Tu ne peux imaginer ce calme, ce bonheur, ce détachement de tout. Ils n'arrêtaient pas de tourner et personne ne s'occupait d'eux. Je suis entré. Non, pas entré : je me suis trouvé à l'intérieur, dans des serres, des salons 1900. Par dessus le mur, tu ne te doutais pas de tout ce monde. On donnait une fête, une garden-party. Les tribunes étaient immenses et tu ne les voyais pas du dehors."
( Le grand circuit in L'essuyeur de tempête)

Mais nulle part mieux que dans un passage du récit poétique Les innocents on ne perçoit la parenté profonde qui lie dans l'imaginaire d'Hardellet les dancings et les champs de courses. Et la charge érotique dont ils sont porteurs :
"On découvre les tribunes en ruines d'un hippodrome, des kiosques où pendent des lambeaux d'affiches et des lampions déchiquetés. [...] Léone et lui assistent à une course sur l'hippodrome désert ; le peloton des jockeys aux casaques soyeuses file le long des layons et se disperse dans le sous-bois avant la fin de l'épreuve. Un cavalier passe près d'eux et leur adresse un signe qu'ils ne comprennent pas.
Mais ce n'est qu'une étape sur le chemin de "leur" ville : des pistes de danse, tantôt vides, tantôt remplies par un peuple en fête auquel ils se mêlent, des pagodes illuminées, des toboggans à perte de vue, des palaces dont les couloirs mènent vers des puits de feuillage, des sérails somptueux ouverts au premier venu. Elle et lui y attendent sans doute la même révélation et il discerne maintenant la magie érotique décelée par ces façades et ces pièges... "


Malgré tout, comme les bals, les hippodromes, qui sont par essence lieux de promesse, portent en eux leur propre dilution dans les brumes du passé. Que ce passé ait même été, n'est pas certain. L'important est la promesse érotique dont le lieu était détenteur. Nous pouvons dire que c'est cette dialectique de la promesse et du souvenir qui caractérise le statut des lieux de plaisir dans les textes d'Hardellet, et peut-être, plus généralement le statut du plaisir lui-même. Les guinguettes et les courtines pourraient être considérées alors comme une métonymie du plaisir lui-même, objet constant de l'écriture d'Hardellet et dont la banlieue, à travers ses espaces de jeu socialisé offre le meilleur terrain d'approche.

Les hippodromes sont une figuration majeure de ce que la banlieue peut offrir de plus important aux yeux d'Hardellet, le plaisir, le jeu, et le goût de la marge, comme il le fait remarquer dans Donnez-moi le temps, soulignant la concomitance de sa fréquentation juvénile du monde du turf et des milieux interlopes :
"Certes, le plaisir du jeu tenait la première place dans ces fugues, mais il n'était pas le seul. Cette époque coïncide avec mes premières explorations d'un Paris plus ou moins marginal où les champs de courses devaient figurer."

Indubitablement la banlieue est le milieu de prédilection où s'épanouit l'oeuvre d'Hardellet. Elle connote, nous l'avons vu, sa conception du plaisir, de la femme, du bonheur. Elle affirme aussi son attrait pour les marges, les entre-deux à cause des promesses qu'ils portent, à cause aussi des rêves qu'ils suscitent, comme le note très justement Michel Bernard :
"Révélation [...] de la banlieue, cette aire privilégiée du rêve, non pas pour toute une génération si l'on répète que la banlieue n'existe plus, mais pour toute une caté-gorie d'hommes : ceux qui, la première traverse franchie, n'oublieront plus le chant des marges, des enclos, des postes de guetteurs, des places et des poses (d'un collet idéal, d'un corps de moissonneuse)." (Le château de feuilles d'André Hardellet, in Le Magazine littéraire n°38)


Toutefois, contrairement à ce qui pourrait sembler au lecteur séduit par la facilité de l'écriture et de la démarche apparente de l'auteur, cet arpentage des territoires équivoques entre ville et campagne, entre labeur et plaisir, n'est pas chose si aisée :
"Les laissez-passer vers ces régions en marge, ne les obtient pas qui veut : il faut s'appeler Corot ou Gérard de Nerval pour y accéder." (Le missile)

Il nécessite un apprentissage du regard et une technique empirique de la vadrouille que l'auteur détaille dans ses deux essais Donnez-moi le temps et La promenade imaginaire. L'amour des marges — au moins géographiques — est un choix cultivé, une ascèse, et non la résultante simple du hasard d'un lieu de naissance ou d'une enfance banlieusarde. Il ne peut s'expliquer seulement par des circonstances biographiques, mais par une volonté délibérée de se trouver une aire inexplorée où "chercher l'or du temps", selon un mot d'André Breton, qu'Hardellet a maintes fois repris à son compte.

Commentaires

Vos cartographies hardelettiennes me font battre le coeur. Je ne sais si Hardellet aurait manié l'outil que nous pratiquons et qui nous rapproche, mais il aurait été heureux de l'intérêt que vous portez à ses points de vie. Je continuerai de vous lire. Votre manière de blogger est aussi la mienne. Traversière. Buissonnière. A bientôt. Et merci de m'avoir inscrit parmi vos liens. Vous figurez depuis ce matin dans ma liste de camaronautes.

Écrit par : Guy Darol | 12 avril 2006

A Guy Darol,

Je me permets de citer la conclusion de votre livre "André Hardellet ou le don de double vie" (paru en 1990 au Presses de la Cité) :
" A l'heure où la technologie se fait plus triomphante, où le complexe empiète sur le simple, l'oeuvre d'Hardellet, limpide comme un ciel d'été, déploie vers l'intérieur de l'être des chemins de flânerie sur lesquels rien ne presse ni ne compte, sauf à prendre plaisir aux haltes, à la respiration de l'air, à la contemplation des couleurs et des formes. Dans la course au temps gagné qui motive l'homme de progrès, elle est un passage buissonier au coeur essentiel de l'unique profit : celui où se conjuguent jubilation et connaissance."

Voila, nous sommes dans le paradoxe de nous servir tous deux, et d'autres qui apprécient ces lectures, des technologies les plus modernes pour pour prôner la rêverie et la lenteur.

Ca ne fait rien, on continuera.
Merci, monsieur Darol

Écrit par : ingirum | 12 avril 2006

Où je découvre ce mot merveilleux de...camaronaute!
Le mot êut mérité de rejoindre le lexique de Sortilège du Verbe (Matîla Ghyka.)

Bravo! Un admirateur.

Écrit par : Renaud Bouchard | 05 mai 2006

C'est vraiment excellent, beaucoup d'infos intéressantes. J'vais quand même avoir besoin d'un peu de temps pour bien assimiler le tout.

Écrit par : rapport | 19 mars 2010

Les commentaires sont fermés.