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28 mars 2006

La campagne d'Hardellet

Ecrite pendant une période de grande mutation agricole — mécanisation, exode rural — l'oeuvre d'Hardellet n'en porte pratiquement pas la marque. La campagne, pour lui, est immuable ; elle est figée dans un entre-deux guerres, qu'il a connu, et peut-être même dans un avant-guerre, celle de 14-18, dont il n'a pu connaître que le souvenir.
Les métiers imaginaires qu'il décrit portent souvent les marques de cette société agricole traditionnelle. Ainsi l'essuyeur de tempêtes Beaujolais-la-Pivoine :

"Il me parlait aussi des bergères qui venaient chercher protection auprès de lui, malgré sa barbe de vagabond, ses mauvaises façons et son goût pour la bouteille."(L'essuyeur de tempêtes)

Le même Beaujolais-la-Pivoine, dans ses fonctions de charmeur d'orages :
"...j'ai pris la route sous l'aspect d'un vannier ambulant."

Autre exemple, le chercheur d'échos :
"Vous le prendriez , tapi dans les broussailles, pour un braconnier à l'affût, mais il se soucie peu de votre opinion.
En période creuse, il détruit les vipères et les rats ou tient l'accordéon dans les bals parquets."
"des charretiers invisibles juraient et fouettaient leurs chevaux"

Bergère, vagabond, vannier ambulant, chasseur de vipères, musicien de bals parquets ou charretier, les personnages qui peuplent ces peintures de métiers imaginaires appartiennent à la société rurale traditionnelle déjà en voie d'extinction quand Hardellet écrit. Dans ses poèmes il fait souvent appel au même univers :
"L'équivoque berger des fables est assis sur un talus, près de sa houppette. Je l'ai surpris, autrefois, dans une région qui, désormais, échappe à toute investigation."

Les lavandières sont encore au travail dans le Sonnet en coudrier, dans Labrunie, dans La halte ou dans Film. Mais le temps de la campagne n'est pas réellement figé, il est plutôt inextricablement emmêlé, comme dans cette page où se côtoient les problèmes de calcul des écoliers du passé et du présent :
"Dans huit jours, la "rentrée "et d'autres problèmes. Cuves percées, robinets plus ou moins ouverts, cyclistes à bandes molletières, piétons, trains, somnambules, fiacres, réacteurs, troupiers, parallèles, manouches charmeurs de truites, écolières nattées, gendarmes, malandrins, satellites [...]" (Chasseurs)

Parfois, la vie rurale est plus contemporaine :
"Le tracteur orange ramène dans son attelage le dernier cube de blé ficelé de la moisson." (Textes inédits parus en 1975)


Mais la confusion existe toujours entre la campagne d'hier, fantasmatique, et la campagne réelle. Le poème en prose "Haies" joue de ces deux temps de la vie champêtre pour les tisser entre eux :
"La batterie de sarrasin commence chez les Plesnel, un cerisier lâche d'un coup tous ses loriots — mais ne détourne pas ton regard : voici le moine en boule, pèlerin des menus sentiers, le hérisson. Fais-toi souche ou tas de pierre, sinon...
Le choc des fléaux sur le blé noir, tu l'entendais maintenant partout, comme si l'on avait battu dans chaque ferme ; le hérisson, tu avais peut-être cru le voir seulement.
Haie, pays des fables et de la ruse.
Quand tu as relevé les yeux avant de repartir, tu as compris que trente ans venaient de s'écouler le temps de baisser les paupières. Les fléaux s'étaient arrêtés, et pour-tant la cartouche autrefois bleue, aujourd'hui cendre, étaient toujours à la même place.
On ne battait plus le sarrasin dans les fermes, mais toi tu avais acquis le droit de battre la campagne."
( Les Chasseurs)

Comme toujours chez Hardellet s'enchevêtrent le temps des souvenirs et le présent — nous y reviendrons — mais fondamentalement la campagne reste pour lui de l'époque à laquelle on battait le sarrasin. Sa campagne est une province de l'enfance.
La campagne qui intéresse Hardellet est une campagne idéale, de livre d'images — opposée, pour s'en tenir à deux de ses contemporains, à celle de Jean Giono qui part du réel pour le transcender, le magnifier, ou à celle de Marcel Aymé qui accentue le réel jusqu'à en tirer un effet de fantastique inattendu.
Hardellet n'est pas un campagnard, sa campagne est une campagne de vacances enfantines, de villégiature ; il n'y voit que le cadre propice aux "baisers dans les fougères", à la rencontre improbable de "moissonneuses nues", en aucun cas la campagne n'est pour lui un milieu social, mais seulement le décor obligé d'églogues ou d'idylles dont il perpétue la tradition tombée en déshérence. Sans doute sa connaissance de la campagne tient-elle plus de la lecture de Nerval et du Valois du début du XIXème siècle que de l'expérience personnelle.
Trois milieux, qui peuvent se combiner entre eux dans le même texte, représentent la part campagnarde des topos d'Hardellet, les champs, les bois et les rivières.

Les champs.

Nous avons déjà rencontré la figure emblématique des zones agricoles du monde rural selon Hardellet, il s'agit de la moissonneuse, jeune fille épanouie et prête à l'amour car la campagne, pour lui, est essentiellement estivale et propice aux amours villageoises. L'été chez Hardellet prend souvent une majuscule, sans doute la considère-t-il comme la saison majuscule :
"Mais la pièce d'eau, elle, reste là, bordée par l'Eté et ses guirlandes de violettes noires.
[...] Je sentais l'Eté presser de toute sa chaleur contre la maison."
(La Cité Montgol)

"Rien qu'une guêpe bourdonnant, dehors, autour d'un cruchon. Et, avec ce faible bruit, c'est l'Eté qui entre dans la cuisine et caresse une botte d'oignons pendue à un clou." (Sommeils)

"Quelque part, saluant l'Eté, chantait le bouvreuil nommé Nicolas Tuyau." (Sommeils)

Ce même Nicolas Tuyau est capable de transfigurer l'hiver en été :
"Oui, sur nos têtes, ils marchaient dans l'hiver — mais nous, par une ogive, nous découvrions l'été et ses landes de paresse ou chante le bouvreuil Nicolas Tuyau." (Les Chasseurs)

Pour Hardellet, l'été, la saison des amours passagères est celle qui vaut d'être vécue à la campagne.
"L'amour, peut-être n'en ai-je jamais senti aussi impérieusement la faim que là, dans ma solitude brûlante, alors que le soleil vertical m'imprégnait à travers la grosse toile bleue de mon pantalon. Amour d'enfant et de brute, de fauve et d'innocent émerveillé, loin de nos petites canailleries, de nos marchandages." (La promenade imaginaire)

La campagne, l'été, est heureuse. Il y a là comme un rappel de l'enfance, qui relie dans une même sensation été et bonheur :
"Du dehors, la lumière arrivait de toutes les couleurs à travers les vitraux. J'avais cinq, six ans. L'été, c'est un mot somptueux, vous savez ! On entendait les oiseaux piailler à côté ; j'ouvrais les baies — et tout entrait d'un seul coup : le soleil, l'odeur de la pelouse, les cris des oiseaux et d'autres indistincts au-delà des murs." (Le seuil du jardin)


C'est cette image d'une campagne, promesse de bonheur et d'amours, qui domine dans l'oeuvre d'Hardellet. Toutefois, s'il ignore le plus souvent le réel travail agricole, apparaissent parfois des paysans, qui tiennent un peu du chromo — ils signifient la campagne :
"Les sillons se rejoignent à l'extrémité des labours, une pie luisante sautille sur les mottes. [...]
Là-bas, l'attelage et le laboureur se découpent en silhouettes minuscules et, si tu te retournes, tu aperçois d'autres silhouettes pareilles sur les crêtes."
(Sommeils)

Hardellet, qui sent bien ce que sa campagne a d'irréel, remet, par endroit, les pieds dans la glèbe, pour marquer qu'il part bien de la réalité pour construire cette vision idyllique. Il sait que la campagne c'est aussi le labeur exténuant, la terre qui colle aux semelle et l'odeur du purin :
"J'ai marché aussi sur des routes tracées entre la bonne terre grasse des labours, chaussé de lourds godillots, foulant un sol indiscutable."(La Cité Montgol)

Mais ces notations sont anecdotiques dans l'oeuvre, qui généralement s'en tient à l'illustration d'une vie agricole qui est plus du côté de la récolte que de celui des semailles. Cueillir les fruits — traditionnelle métaphore — semble bien être l'unique souci des personnages d'Hardellet. Même la mort est liée au soleil éclatant comme une fin triomphale, récolte en quelque sorte d'une vie que l'on fauche :
"Le lieu de l'exécution était une carrière crayeuse assommée par le soleil."(Les Chasseurs Deux)

écrit-il dans le plus angoissant de ses récits poétiques.

Les fermes et les villages sont peu nombreux dans l'oeuvre, souvent les seuls édifices campagnards qui retiennent Hardellet sont l'auberge (1) ou le cabaret. Ce qui montre bien que ses personnages ne sont pas des ruraux, mais des citadins à la campagne. Les villages et les fermes sont principalement les lieux de la convivialité festive ou de l'antique tradition d'accueil du voyageur. On y tombe sur des noces villageoises inchangées depuis l'époque de Breughel, on y fait des haltes où l'on se désaltère avec du vin , du cidre ou de la bière en observant les filles. Les fêtes qui suivent les moissons ont encore cours, souvenirs des vacances enfantines, comme Hardellet le rapporte dans La promenade imaginaire :
"Aux trois occasions classiques de festoyer, pour ces paysans durs à la besogne — le mariage, le baptême et l'enterrement — la batterie en ajoutait une autre. Fils de fermiers, valets et journaliers venaient des alentours donner bénévolement un coup de bras et montrer qu'ils tenaient bon pendant une journée harassante. Les filles s'affairaient à la cuisine ou faisaient la navette, avec des brocs, entre les tonneaux de cidre et les batteurs. [...]
Les gars avaient pris un coup de cidre , c'est le cas de le dire, et, autour des longues dressées sous un hangar, ils n'engendraient pas précisément la mélancolie. Pour eux j'avais cessé d'être le Parisien , c'est-à-dire le spécimen d'une curieuse race à laquelle ils accordaient un savoir fort étendu et quelques ridicules, un personnage peu au courant des "réalités rugueuses " de la terre."
(La Promenade imaginaire)


Ces lieux sont les pendants champêtres des guinguettes et caboulots de la banlieue parisienne auxquels nous consacrerons un chapitre, tant leur importance dans l'imaginaire d'Hardellet est grande. Et à l'égal de la moissonneuse, la servante d'auberge, fille-fée porteuse de promesses charnelles est un personnage important de la mythologie d'Hardellet, comme cette Mariechen qui réapparaît dans plusieurs poèmes et qui intrique les thèmes de la nature et de la féminité offerte :
"Mes soeurs et moi, nous jouons dans les sapinaies, les houblonnières. Nous plongeons dans les rivières qui coulaient autrefois et où tu ne peux plus nager. Nous chantons et rions à travers des sous-bois qui paraissent déserts, nous faisons des niches aux braconniers à l'affût." (Les Chasseurs Deux)

Cette nature féerique des servantes d'auberges se retrouve évidemment chez les fées que le promeneur peut rencontrer, s'il a de la chance, au détour d'un chemin creux, ou dans les éteules :
"L'érotisme champêtre — les textes n'en parlent qu'à mots couverts — occupe presque tout leur temps." (Les Chasseurs Deux)

Ce merveilleux des champs, à la fois terrien et aérien, trouve un écho amplifié dans un autre milieu naturel que fréquentent les personnages d'Hardellet, les bois.

Les bois

Il convient d'abord de remarquer qu'Hardellet n'utilise que très rarement le mot "forêt". Par contre, il emploie très souvent le mot "bois", et un certain nombre de termes associés comme "taillis", "bosquet", "futaie". C'est que la grande forêt primordiale, la nature à l'état natif ne l'intéresse pas en tant que telle. Il préfère les paysages où "la main de l'homme a posé le pied", une nature sauvage mais malgré tout portant la marque, même discrète de l'humanité.
Dans Le parc des Archers, les héros Florence Van Acker et André Miller, pénètrent au chapitre médian dans le parc qui donne son nom au livre. C'est un bois clos. Après dix minutes passées à se frayer un chemin dans les broussailles, ils débouchent sur une allée :
"A droite, on voyait un kiosque vermoulu et des balustrades enfouies sous la verdure ; des blocs de pierre — matériaux d'une construction interrompue ? — jonchaient le sol comme de gros dés poreux aux points effacés ; en plein taillis pourrissait un squelette de brouette. Çà et là, des bordures de buis enchevêtrées dans la végétation sauvage indiquaient l'emplacement des parterres ; l'allée n'apparaissait plus que comme une cicatrice sur le tissu végétal jadis bien dessiné."


Plus loin ils tombent sur une bâtisse en ruines, la maison des Jockeys, centre de la géographie intime de Florence Van Acker, qui y reçut son premier baiser. Le topos de la maison perdue au coeur des bois, lieu initiatique, très présent dans l'oeuvre des frères Grimm, se retrouve aussi, par exemple, dans Un balcon en forêt de Julien Gracq. Il marque l'alliance de la nature sauvage et de la culture. Chez Hardellet, il semble bien qu'elles soient indissociables, le bois se doit toujours d'exhiber des traces de l'activité humaine, de celer des monuments, fussent-ils dérisoires comme une brouette ou un banc comme dans L'oncle Jules :
"Non loin, en plein bois, se trouve un banc de pierre datant de l'époque où l'on en-tretenait là des allées et qui ressemble à un meuble abandonné lors de quelque déménagement. [...]
Tout à coup, il distingue sur la pierre grise deux initiales — J.C. tracées au couteau, dans un coeur — et aussitôt ça repart, la gamberge !
Ils ont dû venir s'asseoir là bien souvent, les amoureux du bois dormant..."

Là encore, le bois renvoie aux contes de fées, mais aussi il est identifié par la comparaison à la maison elle-même. C'est ce "bois-maison de conte" qui enchante, au sens propre du terme, les personnages d'Hardellet. Ils y retrouvent les mêmes fantasmagories que dans les champs, nimbées d'une part mystérieuse plus importante sans doute, due à l'ancienneté des sorts qui courent ces lieux, dont les oiseaux même sont complices :
"Coucou voleur de nids, charlatan sonore, maître de ballet, coucou tenace, multiple, insituable, — c'est toi qui, dans les horloges de feuillage, ouvres le bal des clairières à d'invisibles tyroliennes. Leur valse sur l'herbe, jupes tournoyantes et nattes au soleil, c'est en silence ; les musiques qui les font danser, elles sont seules à l'entendre sous la baguette. Et qu'un intrus s'approche, c'est encore toi, coucou, qui les avertiras et les renverras dans leurs auberges en bois peintes aux couleurs de joues fraîches..."


Les bois sont habités. Ou l'ont été. C'est le souvenir de la présence humaine qui en fait des lieux plein de charmes. L'oncle Jules, dans le bois de Briquebec-la-Sautée, est la victime consentante de ces charmes :
"L'oncle aborde maintenant le grand bois de la Tuilerie, qui, dans le pays, a une réputation de mystère. A quoi tient-elle ? Aux ruines d'un ancien château qu'on y découvre, paraît-il (en fait leur emplacement varie curieusement selon le paysan à qui l'on s'adresse)? A ses brousses presque impénétrables ? A des brigands d'autrefois qui y avaient établi leur repaire ? [...]
Alors, s'anime chez le promeneur une ronde de souvenirs dont le lien avec l'endroit ne se révèle pas tout d'abord. Il rêvait des images naïves, sous verre, regardées dans son enfance à la devanture d'une boulangerie ou d'un charcutier : faucheurs de blé, chiens courants, un sanglier traversant un chemin couvert, des habits rouges sonnant de la trompe derrière une amazone (il prononçait azamone). La contemplation de ces images, dont son existence de petit banlieusard n'offrait pas le moindre équivalent, le plongeait dans une joie silencieuse et tenace dont l'aboutissement, peut-être, se situait dans un bois pareil, au-delà d'une frontière qu'il venait de passer sans même s'en rendre compte."

On voit bien que la mémoire du bois répond à la mémoire individuelle du personnage. Les images naïves que contemplait ce Rimbaud devenu vieux, lui, ont une correspondance dans la réalité, ce sont les bancs et les brouettes que l'on trouve par hasard dans un taillis et qui témoignent des amoureux qui s'y embrassèrent, des fagots qui s'y ramassèrent et peut-être des brigands qui y semèrent l'effroi.

Au delà de cette fonction d'enchantement, et on rencontre bien d'autres sortilèges dans les bois d'Hardellet, comme ce Toboggan des fougères, qui une fois que vous l'avez découvert dans les "broussailles hargneuses" vous promet une glissade sans fin aux bras de vos amoureuses, jusqu'au bal des Arpents. Comme ce bois des Arpents, justement, qui absorbe et digère cinq chasseurs dans la chaleur de midi, pour ne plus jamais les laisser reparaître (Les Chasseurs). Au delà, donc de cette fonction d'enchantement simple, en prolongement de celle-ci, le bois peut avoir pour fonction d'initier à la poésie :
"C'est par là, entre le Planchon et le pont Capitaine, au cours de ces haltes, que j'ai vraiment appris à regarder . A la pêche, je n'avais pas l'esprit assez libre tandis qu'ici je n'étais soumis qu'aux sollicitations du hasard et des chemins ; Les sentiers de bruyères de la Tuilerie où abondaient les vipères, les Fosses, avec leurs terriers de renards et de blaireaux, les Grandes Pièces qui, au sortir du bois, démasquaient le petit vallon de la Gloire, m'ont enseigné sobrement cet art — première condition de la poésie." (La Promenade imaginaire)

Hubert Juin dans son essai amical sur André Hardellet dans la collection "Poètes d'aujourd'hui" a montré comment le regard, la position de spectateur est chez lui ce qui enclenche la poésie. Le bois, le bois des contes naïfs, par le spectacle qu'il propose au voyeur — c'est-à-dire à quelqu'un qui dépasse le simple stade de spectateur, parce ce qu'il s'implique dans ce qu'il regarde — est l'école de la poésie selon Hardellet.

Les rivières

Le troisième lieu de la campagne que les textes d'Hardellet visitent souvent est la rivière. Si la rivière tient une grande place dans l'univers hardelletien, c'est pour une unique raison : la rivière est l'habitat de la truite. La passion halieutique d'Hardellet qui remonte, elle aussi, à l'adolescence est liée au même imaginaire que la moisson, celui d'une nature généreuse et dispensatrice de ses produits.
"A trois kilomètres de Valogne, mon oncle possédait une propriété, "La Brique", où j'allais souvent passer mes vacances jusqu'à la seconde guerre mondiale. Et là coulais une merveilleuse petite rivière à truite, la Gloire.
Si certains lieux prennent une telle place dans notre mémoire, j'y vois le signe que nous cherchons à acquitter envers eux une dette de reconnaissance."
(La Promenade imaginaire)

La Gloire a marqué — non de son étoile au front, mais de son empreinte tout de même — tous les écrits d'Hardellet. Cette rivière originelle qui offre, si on est patient et habile, de purs joyaux à ramasser a été comme les bois que nous avons évoqués précédemment, une école du regard, une école de poésie.
"... D'abord ils retrouvent la rivière "pluvieuse" sur son ancien parcours. Il n'en subsiste aujourd'hui qu'un peu d'eau morte entre les saules, mais, dans le temps, les plus grosses truites chassaient là, en plein courant — ces énormes poissons dont les vieux braconniers racontent encore la capture. Une rivière "pluvieuse", cela ne veut rien dire, d'autant plus que celle-ci laisse au contraire une traînée de soleil sur l'imagination... " (Le Luisant et la Sorgue)

La technique importe assez peu au pêcheur selon Hardellet, non plus que le nombre de prises. Importent bien plus le plaisir de l'instant et l'émerveillement provoqué par le spectacle changeant de la rivière. Le produit de la pêche servira de quote-part aux festins qui accompagnent les moissons, mais l'essentiel est ailleurs, dans la plénitude ressentie par le pêcheur :
"Je débouchais sur les clos qui bordaient la Gloire : les Grandes pièces, les Jonières, le Planchon, un bocage compliqué pris entre les haies vives et les rideaux de saules. Subitement ils jetaient sur moi leur chaleur blanche, des myriades d'insec-tes et l'eau chatoyante. Je m'arrêtais un instant, les yeux mi-clos, pour m'en imprégner, puis j'attrapais des sauterelles et me mettais à pêcher à la manière des paysans, qui tient de l'affût autant que de la pêche. Quand j'avais pris quatre ou cinq truites, je m'allongeais sur l'herbe ; j'affectionnais une place à l'ombre des saules, dans le Planchon. On percevait le bouillonnement du déversoir de la Filature, un trou sombre barricadé de branches, inaccessible, froid, qui éveillait la soif le long des prés secs." (Le Parc des Archers)


Mais la pêche n'est pas qu'un passe-temps. Quatre ou cinq truites attrapées, et la sieste sous les saules... Idéal médiocre ! dira-t-on. Mais pendant ce temps le poète — et le poète peut être chacun de nous — travaille. Travail accompli dans le bonheur total, et dont la dette de reconnaissance ne sera jamais éteinte.
Encore une fois, il faut revenir au regard. L'affût, avons-nous affirmé, est une école du regard. Un regard propre à saisir la beauté. Et aussi un regard qui peut aller au delà des choses, voir l'invisible. La rivière, qui participe pour Hardellet du même imaginaire que les champs et les bois, peut découvrir au pêcheur les mêmes enchantements :

"Je les ai vues toutes plonger
Dans les remous sous la cascade,
Aussi vrai que je vous regarde,
Leur disait Jef le braconnier.

Elles étaient nues comme la main
Et blondes comme les légendes
Qui tremblent aux sources d'Ardennes."
(La Cité Montgol)

Alors les vouivres, les nixes et les ondines rejoignent les dryades et les fées des champs dans un panthéon qui anime le spectacle de la nature.
La campagne devient mythologique.

Hardellet fera de cette mythologie un des pôles de sa représentation de l'espace et du temps — les deux sont intimement liés pour lui. Mais cette mythologie reste sous-jacente. Hardellet ne méconnaît pas pour autant la campagne réelle, mais il fonctionne sur un stock d'images et d'impressions qui se sont formées à la période de l'adolescence. Les termes qu'il associe à la campagne sont dans tous les textes reliés à trois champs : l'été, la récolte ou la moisson, et l'érotisme. La nature, pour lui, est un spectacle porteur de valeurs positives qui s'offrent au promeneur qui saura les déchiffrer :
"Arrête-toi, voyageur des petits et grands chemins : sur ce talus trois coquelicots contiennent peut-être le nombre d'or de cette journée et ne s'adressent qu'à toi seul. Si leur secret t'échappe encore, dis-toi que plus loin, un jour que tu ignores, d'autres signes t'attendent, que, cette fois, tu sauras interpréter." (L'Oncle Jules)

Elle est le révélateur extérieur d'un état de bonheur perdu que l'on porte en soi — souvenirs ou constructions fantasmatiques — et après lequel on court.

(1) L'auberge de la mère Nain à Noireuil, village dans lequel Florence Van Acker emmène André Miller, le héros du Parc des Archers est le modèle le plus achevé de ces auberges hors du temps (rappelons que nous sommes dans un roman de science-fiction) :
"L'odeur de la salle à manger, chez la mère Nain, cette odeur qui répandait un bouquet de province ancienne, j'y respirais l'essence d'un monde en train de périr et qui se retenait à un cellier entrebâillé, des dominos jaunis, des poutres enfumées, des combles protègeant des trésors inutilisables, une armoire sentant la percale rêche."

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