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16 mars 2006

Claude Ponti ou une clé des songes

Publiée en 1993, cette petite étude qui reçut en son temps l'assentiment de Claude Ponti, demeure mon plus gros succès puisqu'il ne se passe pas d'année sans que j'ai une, voire deux demandes de communication de cet écrit quasiment introuvable. C'est pour ces deux personnes-là que j'en fait un nouveau feuilleton ici.

L'Enfance et le rêve

Les territoires de l'enfance sont pour Claude Ponti territoires liés au rêve. A tel point que le rêve est devenu le centre, l'unique objet presque de son œuvre destinée à la jeunesse. L'enfant pontien, une petite fille (les petits garçons ne sont représentés que par Blaise le poussin masqué) évolue, en effet, dans un nouveau Slumberland, un pays des songes, cohérent. En employant des figures et des noms du rêve, en utilisant les opérations spécifiques du travail du rêve : condensation, déplacement, dramatisation.... Ponti dresse un atlas de ses propres rêves, retravaillés ou forgés qu'importe. Ils coïncident avec l'horizon d'attente des jeunes enfants qui s'y perdent et s'y retrouvent avec délices. La richesse des représentations et la logique- des situations (calquée sur celle de l'inconscient ?) font de ses albums la plus belle ouverture sur le monde de l'imaginaire depuis la trilogie de Sendak.



Litanie des noms du rêve.

Par ordre d'entrée en scène :
Adèle, son Ulysse, Monsieur Sable, Blaise le poussin masqué, la Danse du bonjour, la Terrible grande bête des sables, la Fourette, le Maréchal-Gardien, l'Oiseau-Zoreille, la Prairie Chatouilleuse, le Roi et la Reine des andouilles, le Marchand de sable, l'île de Katreure, le Nez de Baffrebouffre le géant mangeur d'éclairs, Zoé la grenouille lunaire, Pétronille, Everest, Bafouillin, Amalgamine, Alexandrin, Argentine, Constantin, Caillebottine, Edulcorin, Jacqueline, Martinien, Mandarine, Baudoin, Rosaline, Antonin, Popeline, Sylvain, Opaline, Fusain, Butine, Julien, Francine, Martien, Marine, Urbain, Clémentine, Tartarin, Grenadine, Crabouillin, Troussequine, Turlupin, Glycine, Quentin, Ambroisine, Bédouin, Robertine, Ghislain, Honorine, Firmin, Marcelline, Clopin, Martine, Coline, Glinglin, Géraldine, Blaterin, Amandine, Cabotin, Justine, Vivien, Saline, Martin, Sabine, Aubin, Pauline, Romain, Sucrine, Coquin, Veloutine, Emilien, Albertine, Lorrain, Dandine, Gatien, Culmine, Sébastien, Emondine, Victorien, Appolinarine, Bernardin, Christine, Carambolin, Alcaline, Traversin, Adeline, Florentin, Trifouilline, Mandarin, Cuculine, Apollin, Prosperine, Trusquin, Piscine, Lucien, Céline, Toussaint, Fulmine, Séverin, Elimine, Augustin, Visitandine, Cascadin, Effeuilline, Mocassin, Colin, Ciseline, Josephin, Sandrine, Marcellin, Vitrines, Crépin, Clarine, Carmin, Rosine, Mandrin, Alumine, Chopin, Hermine, Justin, Soupline, Patelin, Delphine et Batifoline... le Cafouillon, Ces Messieurs, la Pluviotte, la Maman-De-Toutes-Les-Mamans, le Sagoinfre, la Poule sur un mur, Artichaut, le Féroce Mange-poussin, la Tempêteuse bouchée, Onésime Virovent, Olaf le Soleil, Marguerite et Marguerote, le Nain Porte Quoi, Broutille, la nuit de l'Enfant-Lune, Abigael, le Poisson-Silence, le Père Tapedru, le Livre-Braillard, Grimm, les Poupées inachevées, l'Arbre-Parole, le Faux Teuil, Hégésippe, Lellébore Lasphodèle, Hippolène-La-Découvreuse, l’Arbre sans fin, les Glousses, Front-d'Eson-L'Ecarte-Pluie, OréeD'Otone-La-Tisseuse-De-Contes, Ortic, la MèreVieille-Du-Monde, Aubière-L'Aventureuse, FIorée--Zon-Desramées-La-Grande-Enfanteuse, Pousse-Touffue-L'Embrouillée-Des-Narines, Brindillonète-L'Apamarante, Branche-Raison-La-Fille-De-Sa-Mère, Cifine-Bradicelle-La-Perçeuse-De-Mystériolles, Bogue-De-Branque-La-Dessouchée, PessiolleD'Ussoir-La-Vagabonde, Séquoi-Yaparla-La Questionnante, Graine-Doubli-La-Domodorante, Faitencime-La-Dénombreuse-D'Etoiles, la Planète des miroirs, la Loupiotte, l'Escalier fatigué, les Moiselles-D'Egypte, Tromboline et Foulbazar, Maronne, Grognonne et Ronchonne.

Du sens des noms

D'Adèle (A(lice Lid) dell ? On la voit p. 27 de Pétronille, telle que dessinée par Tenniel) à Foulbazar, l'onomastique des albums de Ponti use des procédés de formation communs au rêve. Une des branches de la rhétorique, celle qui s'intéresse aux figures de mots s'est attachée à décrire et classer ces opérations sur les mots, attirant parfois l'attention sur leurs rapports avec les procédés de l'inconscient. Sans passer en revue tous les noms de cette litanie quelques matrices de formation peuvent être mises en lumière.

D'abord la condensation :
- Par deux mots réunis par un trait d'union : Le Maréchal-Gardien, l'Oiseau-Zoreille (avec une prosthèse, traditionnelle en créole), l'Arbre-Parole, l'Enfant-Lune, le Poisson-Silence, le Livre-Braillard...
- Par la redondance : Baffrebouffre (avec une prosthèse pour obtenir un effet de symétrie phonétique).
- Par la décomposition et recomposition phonétique: Lellébore Lasphodèle (simple suppression des apostrophes), Front- D'Eson-L'Ecarte-Pluie, Florée-Zon-Desramées-La-Grande-Enfanteuse...
- Par mots-valises : Amalgamine, Cuculine, Graine - Doubli -La-Dormodorante, BrindillonèteL'Apamarante...

Les élisions :
- Par l'aphérèse : les Moiselles-d'Egypte.
- Par la phonétique quenellienne : Foulbazar, le Sagoinfre (avec une syncope), l'île de Katreure...
- Le calembour : le-Nain-Porte-quoi, le Faux Teuil, Onésime Virovent...
- La dérivation fantaisiste : la Pluviotte, Ortie (d'ortie), Caillebottine, Edulcorin, Sucrine, Triffouillin, Effeuilline, Cascadin ou Batifoline...
- L'appel au lexique enfantin ou populaire : Glinglin (quenellien lui aussi), Broutille, Crabouillin, Cafouillon, Père Tapedru...
- La prosopopée : Monsieur Sable, la Prairie chatouilleuse, Artichaut, Olaf le Soleil...
- La reprise de personnages du folklore enfantin : le Marchand de sable, Ces Messieurs, la Poule sur un mur...
- La totémisation des personnages de la lignée matrilinéaire par adjonction de qualificatifs cosmogoniques et de traits d'union pour les personnages de L'Arbre sans fin.
- Et un personnage : Grimm, que nous retrouverons plus tard.

Chaque nom ainsi créé pourrait sans doute être analysé non dans sa forme mais dans son contenu, nous faisant passer du manifeste au latent et ce évidemment de la façon la plus pertinente par Claude Ponti lui-même. Toutefois, nous pouvons nous y essayer sur les formations les plus riches en associations et les plus aisées à appréhender.

Le mot-valise nous fournira quelques exemples :
Amalgamine : peut se lire sous la forme Amalgame et Gamine, qui sont deux des traits que nous avons déjà dégagés comme prégnants dans le travail de Ponti. Amalgame par condensation de diverses figures, c'est ce que nous cherchons justement à montrer, et Gamine comme personnage omniprésent, fût-il seulement anthropomorphique. Mais nous pouvons aussi y lire une souffrance A mal gamine sur laquelle on peut s'interroger.
Brindillonète-L'Apamarante : offre un nombre plus grand de lectures possibles. Passons sur Brindille honnête, un brin d'honnêteté n'a jamais nui, pour nous affronter à ce qualificatif. La pas marrante nous saute aux yeux, mais la parente n'est pas loin, l'amarante nous propose son rouge, et l'apparente nous lance son appât. Sans prétendre avoir épuisé les sens de ce nom, nous voyons se dessiner une constellation qualificative pour cette ancêtre qu'on peut penser droite, sérieuse, et aimant paraître avec éclat.
Cuculine : Cucul la praline, évidemment. Mais les connotations sexuelles de ces deux mots, évidentes elles aussi, en font un mot-valise déjà utilisé par Apollinaire comme nom de personnage (Cuculine d'Ancone est l'héroïne des Onze mille verges). On imagine facilement les évocations que génère un tel nom.
Hipollène -La -Découvreuse : Nous quittons là la catégorie des mots-valises stricts pour aborder une formation plus floue (mot-valise + préfixations + simplification orthographique). L'hypothèse de lecture que nous en proposons est Hypo-pollen qui signifierait «en-deçà du pollen», agent de fécondation mâle, donc jeune fille impubère, qui deviendra la découvreuse de la sexualité nubile.
Lellébore Lasphodèle : Ces deux noms de fleurs, par l'effet d'allitération déjà présent entraînent la contrepèterie Elabore les folles d'elles (ou d'ailes). Et c'est bien ce que fera Lellébore en se transformant. Sans oublier en plus que l'ellébore a à voir avec la folie.
Les Moiselles-D'Egypte : Que sont ces moiselles, aux formes de harpie mythiques ? Certes des demoiselles, elles ont figure humaine, mais aussi des oiselles, n'abandonnant de la sphinge que le corps léonin, pour se poser, égyptiennes, en énigmatiques passeuses du sens.
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On s'aperçoit par ces exemples de l'existence d'un réseau de signifiés implicites que nous pourrions étoffer avec la Maman-De-Toutes-Les-Mamans, la Mère-Vieille-Du-Monde, Branche-Raison-La-Fille-De-Sa-Mère, et quelques autres sans doute, qui gravite autour de la maternité, et de la lignée matrilinéaire.
D'autres noyaux de sens doivent irradier d'autres groupes de noms, qui sont moins immédiatement intelligibles.

Images du rêve

Du décor nu de l'Album d'Adèle, à la prolifération de Pétronille et ses 120 petits, les pages se peuplent de personnages et d'objets, car dès l'origine l'inanimé y a statut de personnage. Il y a continuité et cohérence dans cet univers d'images qui courent d'un album à l'autre. Ce qui constitue cette cohérence, c'est que ces images charrient mêmement des représentations issues de l'inconscient de l'auteur et qu'elles fonctionnent de la même manière que la nomination des personnages. Nous pouvons tenter de voir dans quelques séquences d'images le résultat des opérations qui caractérisent le travail du rêve.

Séquence des miroirs (Arbre sans fin, p 35) : Ce qui frappe dans cette séquence, après la profusion d'éléments de décors des pages précédentes, est précisément la nudité du cadre de la scène. Ne sont figurés que le sol, que nous savons être celui de la planète des miroirs, et le fond jaune que nous imaginons être l'espace infini. La courbure de l'horizon et le sol sablonneux nous donnent l'impression qu'Hipollène se trouve seule dans l'arène face aux bêtes féroces. Les seuls autres éléments qui ne soient pas à proprement parler des personnages, sont, résultat d'une condensation, les champignons-coccinelles parsemés sur le sol. Cet hybride animal-végétal est probablement induit par l'élément commun, point ou tache, qui existe chez le coléoptère et la fausse oronge. Les personnages de la scène, outre Hippolène, sont donc les miroirs habitants de cette planète. Là encore- leur représentation est composite, ils sont entés sur d'impressionnants coléoptères, devenant ainsi des scarabées-miroirs qui allient aux grâces de Guimard les lourdeurs inquiétantes de leurs cuirasses et de leurs caparaçons. Mais toute cette scène en trois images ne peut-elle être vue comme une dramatisation, au sens que Freud donne à ce terme, c'est-à-dire comme la représentation concrète du matériel psychique, comme la mise en images d'une pensée latente ? Nous pourrions alors peut-être nommer cette scène : le stade du miroir dans la formation du Je ! L'économie générale du récit, que nous aborderons plus loin, ne s'y oppose pas et divers indices nous inclinent à cette hardiesse, comme la présence de la loupiote allumée sur la tête d'Hipollène, image de la conscience de soi qu'elle ne peut voir que dans le seul miroir réel, les autres étant des leurres. Et qu'on nous permette un dernier jeu sur les mots : de l'arène au stade, ce fameux stade du miroir, il n'y a pas grande différence.
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Séquence de Blaise maître de la tache domptée (Blaise dompteur de tache) : Cette séquence nous montre le processus de la transformation (phénomène onirique trivial) de Lellébore Lasphodèle, tache de Rorschach, en oiseau. Blaise le poussin masqué de rouge a terrassé Lellébore, la menaçant d'une gomme. A la menace de l'effacement du sens, celle-ci répond par la création d'un nouveau sens, il lui pousse des ailes et le sens s'échappe pendant que le mur, seul élément de décor s'envole lui aussi, laissant l'image comme sur un plateau vide. Le commentaire de cette scène par Blaise que personne n'écoute : «En vrai, voilà comment on écrit OISEAU» renvoie peut-être à la Page d'écriture de Prévert. Le triomphe du pitre, de l'effaceur de sens réside dans la nouvelle liberté qu'il crée d'abolir le sens ancien et figé pour en laisser naître un plus proche de l'originel.

Séquence de Grimm et des poupées inachevées (Broutille pp. 50-58) : Un mot d'abord sur l'origine probable de la représentation graphique du personnage. Il a sans doute pour hypo-icône le personnage qui figure sur la couverture de l'édition Folio des contes de Grimm présentés par Marthe Robert dans les années 1980 dont il reprend les traits diaboliques, la couleur et les appendices sagittaux. Dans cette séquence encore, le personnage se transforme. Sous la forme cotonneuse du bénin conteur se cache un monstre, procédé caractéristique de l'ambivalence onirique. Nous avons là, à la fois l'illustration d'une trivialité depuis Bettelheim : sous le conte de bonne femme se passe quelque chose qui a à voir avec l'inconscient, et une manifestation qu'on peut lire comme retour du refoulé. Il nous faut reprendre le fil de l'histoire de Broutille pour comprendre de quoi il s'agit. Broutille est un personnage du rêve d'Adèle (tout l'album est donc explicitement, ce qui n'est pas toujours le cas pour les autres albums, la transcription d'un rêve), c'est une poupée idéale, objet du désir d'amour d'Adèle. Ce qui explique l'apostrophe de Grimm p. 55 : «... Quelqu'un l'aime !». Ce qui est refoulé, et qui fait retour, c'est la peur d'un mauvais amour, d'un amour morcelé, figuré sous la forme des poupées inachevées, qu'Adèle dans son rêve déplace sur Broutille.

Séquence de la délivrance des enfants de Pétronille (Pétronille, pp. 26-37) : Cette longue séquence onirique débute par l'illustration «au pied de la lettre» de l'expression «pleurer comme une Madeleine» faisant glisser le sens de la personne à l'objet. Première figuration en mineur du thème que nous allons retrouver en majeur à la fin de la séquence, celui de la dévoration de l'enfant.
Cette première mise en scène du fantasme est relativement rassurante, le charme étant finalement brisé par le couple parental, la mère émergeant de l'océan de larmes et le père présent à l'image sous la forme d'un rocher ithyphallique (c'est Everest, le papa le plus. haut du monde, tout du moins en ce qui concerne ses attributs). La sous-séquence suivante (pp. 30-31), évoque par un flash-back le traumatisme premier, celui d'une naissance à rebours infligée par le Sagoinfre, monstre hermaphrodite, au physique évoquant un sexe masculin, mais pourvu d'une besace toute utérine.
Cette image du ravisseur est particulièrement ambiguë dans la juxtaposition des deux images, celle où, masculin, il viole, un peu à l'image du loup dans Les sept chevreaux, et celle où, féminin, il vole. Le Sagoinfre n'est d'ailleurs pas le seul à voler, la lettre d'amour des enfants à leur père se transforme comme Lellébore en oiseau. L'apparition de la Maman-DeToutes -Les-Mamans (pp. 32-33) née des nuées, qui ne peut rester insensible au viol perpétré par le Sagoinfre, permet à Pétronille de quitter l'himalayen phallus. La situation ne tenait qu'à un cheveu. Nous retrouvons ensuite le fantasme de dévoration. La scène cette fois est plus inquiétante. Les enfants enfermés comme Hansel et Gretel, ne sont- pas dans une maison de pain d'épices, mais sont eux friandises en attente d'être mangés. Le faux père et la fausse mère qu'est à la fois le Sagoinfre se prépare à croquer les marmots, dans son repaire ceint d'une redoutable denture de pierres qui redouble les crocs mêmes du monstre. C'est à ce moment là, au paroxysme de la peur, qu'arrivent les parents pour tirer leurs enfants de la gueule du dévoreur. Et symboliquement Pétronille fait un noeud de l'organe flaccide du Sagoinfre. Il n'égalera jamais son Everest. Eve reste maîtresse du terrain quand la bête est morte.

Heureusement, le fantasme de dévoration par un parent, s'avère donc être résolu économiquement par la création de la figure de ce faux parent, le Sagoinfre.

Une lecture de L'arbre sans fin

A partir des hypothèses que nous avons proposées précédemment, nous voudrions tenter une lecture de L'arbre sans fin, qui prît en compte les différents procédés du travail du rêve.
Il faut voir L'arbre sans fin comme un Bildungsroman dont la double originalité serait d'une part d'avoir pour héros une héroïne, et d'autre part de travailler sur l'inconscient de cette héroïne plutôt que sur sa biographie.
Le titre de l'album est remarquable par sa fonction métaphorique. La couverture et les premières pages nous confirment qu'il s'agit bien d'un arbre végétal, dont nous comprenons qu'Hipollène ne connaît pas les limites. Mais un autre arbre, dont le premier était la métaphore, va peu à peu s'imposer comme sujet, l'arbre généalogique (représenté p. 23), par rapport auquel fonctionnera notre lecture. L'arbre généalogique est réellement sans fin pour une petite fille, il n'a pas d'origine établie, et sa fin dans le présent n'est que provisoire, dans l'attente qu'une génération remplace l'antépénultième.
Nous avons déjà donné notre interprétation du nom de l'héroïne Hipollène, comme étant la petite fille en-deçà de la possibilité de générer. L'objet de l'album va apparaître alors comme le lent cheminement de l'inconscient qui double les étapes physiologiques de l'enfance par des passages psychologiques. C'est la topologie de ces seuils symboliques que détaille Ponti faisant effectuer à son héroïne une régression jusqu'à l'utérus maternel (voire jusqu'à l'utérus primordial, par delà les générations de mères qui se sont successivement enfantées).
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Nous insisterons plus particulièrement sur quelques-unes de ces étapes, en respectant le cours du trajet d'Hipollène.

Le projet cyclique des générations est marqué, au début de l'album, par la coïncidence entre le retour de la grand-mère morte au berceau du bébé et la première quête d'Hipollène, celle d'un sac de graines (follicule ovarien ?), curieusement placée sous le patronage du père. Ce retour de la grand-mère au berceau déclenche la régression d'Hipollène qui, transformée en larme (plus probablement en goutte séminale), accomplit à rebours le trajet qui l'a fait exister. S'insère ici la figure d'Ortic, le vagin denté, gardien de l'utérus qu'Hipollène parviendra malgré tout à rejoindre après la traversée de sombres trompes. L'étape intermédiaire de la fécondation est symbolisée par l'éclosion d'une fleur porteuse d'un collier de graines qui marque la féminité d'Hipollène. Elle saura prendre la bonne porte pour quitter cet utérus et naître dans ce monde étrange et étranger, que nourrisson elle ne peut appréhender. L'épisode des miroirs est celui de la naissance de la conscience de soi comme séparée de la mère. L'épisode des Moiselles-d'Egypte, outre qu'il confirme définitivement Hipollène dans sa féminité par le don d'une ultime graine qui lui donne les mêmes capacités que sa mère (la possibilité de se reproduire), lui fait prendre conscience de l'existence de l'autre, d'autres lignées différentes de la sienne. Il lui reste à affronter encore une fois l'image d'Ortic : elle dissout ce fantasme par l'acceptation de sa nouvelle féminité, qui ne lui fait plus peur. Le vagin est alors remplacé à l'image par des champignons -phallus signifiant l'intégration d'Hipollène au cycle de la vie. Elle devient La Découvreuse des mystères de la sexualité et de la génération.
Cette proposition de lecture n'est évidemment pas la seule possible, mais elle a l'avantage de prendre en compte la représentation d'images surgies de l'inconscient et le travail effectué sur elles.

L'oeuvre de Claude Ponti introduit le jeune lecteur, sans qu'il le sache clairement, dans un monde où il retrouve la logique et les mécanismes du rêve, fenêtre ouverte sur son inconscient. Ponti est un des rares créateurs de livres d'images pour enfants à prendre pleinement en compte cette dimension du psychisme et à mettre en scène de façon à la fois maîtrisée et ouverte à différentes lectures la richesse de ces mondes intérieurs. A ce titre son œuvre n'en est que plus précieuse.

Commentaires

Oh bon sang ! le Vosgien que je suis vous demande s'il y a quelque chose à venir sur les Pieds bleus et si vous allez parler de l'ancrage régional de Ponti qui est très fort même si discret ?

Écrit par : Dominique | 16 mars 2006

Les Pieds bleus a été publié en 1995, le texte que je propose en 1993, ma prescience a ses limites.
Dans les semaines à venir je posterai une petite étude sur l'image de la Lorraine, dont les Vosges sont une frange, dans les livres pour la jeunesse. Si ça peut vous consoler.

Écrit par : ingirum | 16 mars 2006

who ! l'autre jour je suis tombée sur un de ses livre, cela m'a fait replonger dans mes sept ans avec "le jour du mange poussin" que j'empreintais tout le temps à la bibliotheque ! personne n'y avait acces puisqu'il était toujours chez moi !
j'aime beaucoup tout ce qu'il a fait !
:)

Écrit par : arrakis | 05 novembre 2007

ce monsieur Ponti a un immense talent il arrive a rendre ces dessins enfantins aussi attirant pour un gamin de 5ans que pour une fille de 18ans, c'est mon modèle! grace a lui je suis restée une grande enfant (et je trouve que c'est important) Je dois interviewer quelqu'un dont j'apprécie le travail et dont le métier m'interesse et j'ai tout de suite pensé a lui, ca fait tellemnt longtemps que je lis encore et encore ces livres depuis toute petite...alors svp si quelqu'un connait une adresse (e-mail ou écrite) pour que je puisse le contacter je lui serais reconnaissante. je laisse mon adresse e-mail si toutefois vous auriez des informations a me faire parvenir.
merci.

Écrit par : anne-charlotte | 12 décembre 2007

Très bon blog !
Pour l'origine du prénom Adèle dans les histoires, c'est tout simplement la fille de Ponti ! ;)

Écrit par : Lie | 12 mai 2010

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