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14 mars 2006

Charles Dantzig – Dictionnaire égoïste de la littérature française

Que voilà un livre irritant ! Plus de 900 pages qu’on lit avec une jubilation mauvaise.
J’ai beau n’être pas d’accord sur grand chose avec l’auteur, son livre m’a tenu une bonne semaine. Le projet en est excellent, chaque lecteur devrait l’adopter. Délimiter ses propres territoires dans la littérature, sans s’encombrer du convenu, de l’attendu. Dantzig suit plutôt honnêtement ce programme. Nul ne peut douter qu’il incline vers Morand plus que vers Sartre. Que des deux enfants qui jouaient en 1907 dans la cour de Saint-Louis de Neuilly il choisit Montherlant plutôt qu’Aragon. C’est ce qu’on attend de lui.
Mais il pose. Il pose à l’érudit dépoussiéré. Il pose au jeune (il ne l’est plus tant que ça) iconoclaste. Il pose au marginal atypique. Nonobstant son rôle dans la comédie littéraire (ou sa position dans le champ littéraire, selon une terminologie qu’il doit exécrer).
Son indépendance d’esprit, il en donne une explication circonstanciée à l’entrée Musset, l’institutrice et moi :

« Me goinfrant de poésie, en particulier Musset que je dérobais dans la bibliothèque de mon père, j’en savais plusieurs poèmes par cœur. L’institutrice écrivait au tableau un poème de lui. J’avais sept ans. Les vers apparaissaient sur le tableau, comme des fleurs. Quelle fierté de les reconnaître pendant qu’elle écrivait, et même de la gagner à la course ! Soudain, je levai le doigt : je pense que c’est une erreur, madame, ce n’est pas tel mot, mais tel autre. C’était une pincée, et de la plus vindicative espèce. […] Celle-ci était une communiste qui haïssait en moi la bourgeoisie dont j’étais le fils. » (p.598)

Le jeune génie, "poète de sept ans", corrigeant un vers de Musset qu’il a appris seul, analyse ensuite la rancœur des marxistes contre les enfants des classes dominantes. A d’autres ! Le même qui ailleurs donne pour son livre favori entre cinq et sept ans La plus mignonne des petites souris… Reconstruction délirante, je dirais.

L’explication de sa sensibilité littéraire ainsi imaginée, il s’autorise à faire son malin, arguant ses lectures accumulées.
Parce qu’il descend Stendhal et Malraux et place au plus haut Toulet, Mérimée et Dumas il se décerne un brevet de liberté qui vaut surtout brevet d’habileté. Il n’y pas grande logique, sinon idéologique, dans ses goûts et dégoûts. Ses arguments les plus fondés sont réversibles :
« Sartre aimait Jules Renard. Il a écrit sur lui une « Situation » où il tente de démontrer que Renard est un écrivain à thèse et parle de sa phrase « pointue», Dieu sait pourtant si elle est ronde et pleine. » (p.807)

Pardon, je viens d’inverser les adjectifs et vous y avez cru. C’est dire le sérieux de la méthode.
D’autres ? :
« Cendrars est rouge. »
« Quand on lit Gary, on passe son temps à enlever ce qu’il a mis en trop : les explications, les adjectifs, les adverbes, les clichés. »
« Marie Noël a beau ne pas être un poète catholique, mais un poète qui est catholique, elle écrit beaucoup de poèmes catholiques. »
« Que serait devenu Musset si ses premières pièces avaient eu du succès ? Un auteur comique comme Sagan. »
« La France a eu une littérature coloniale inférieure à celle de l’Angleterre. Cela tient sans doute à ce que nous avons colonisé des pays moins intéressants. L’Algérie, ce n’est pas l’Inde. »

Ces phrases qui ne résistent pas à l’analyse éclatent de temps en temps, au milieu de considérations qui peuvent être intéressantes, en particulier quand il rappelle à notre mémoire des écrivains oubliés et subtils comme Henry Jean-Marie Levet ou Jean de La Ville de Mirmont.
On sent chez Dantzig la réelle connaissance de quelques écrivains, Racine, Vigny, Verlaine, Montherlant, Proust, Toulet, Morand, Larbaud, Gourmont, Vialatte, et sans doute une poignée d’autres. Pour le reste, une lecture diagonale, des morceaux choisis et ça fait la rue Michel. « Le zapping a ceci de très commode qu'il permet de sauter ce qui déplaît. En livres, cela se dit: parcourir. »
Son grand secret, c’est qu’il ne supporte pas la littérature qui requiert le moindre effort. Mallarmé ou Valéry, passe encore, ils sont désormais digérés. Mais au-delà… Dantzig dit quelque part détester l’Oulipo, parce que la littérature n’est pas un Rubiks cube. Moyennant quoi, il consacre deux pages au petit roman d’Yves Adrien, et ignore Georges Perec. Plutôt Frédéric Dard, René Goscinny, Pascal Jardin ou Michel Audiard que Raymond Queneau, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Simon, ou René Char pour m’en tenir comme lui aux morts.
Au final, ce dictionnaire nous éclaire plus sur les rancœurs de Dantzig que sur la littérature française. Et on ne peut que constater l'incapacité qu'il éprouve à aimer la littérature vivante et son obstination à préférer les écrivains faisandés. Sans doute une constante chez les esprits réactionnaires.

Commentaires

Je vous trouve bien gentil d'avoir acheté ce livre, de l'avoir lu et de vous être donné la peine de lui consacrer deux notes.

Écrit par : Jacques Layani | 15 mars 2006

Après tout, c'est bien son droit, n'est-ce pas ?
Même si je suis en accord avec la teneur de votre billet.
P.S. : Perec est un Dieu pour moi.

Écrit par : Holly G. | 15 mars 2006

Yves Adrien, voyons... C'était le dandy punk et junkie qui officiait à Libération, Rock'n'Folk et Métal Hurlant fin 70-début 80 en compagnie de Pacadis, Eudeline, Manœuvre ? Je le croyais totalement mort, peut-être d'une overdose. Je me souviens vaguement d'un livre de science-fiction un peu gonzo écrit en très gros caractères, avec une foule d'afféteries ; c'était dans une collection tenue par un de ses copains du Palace.

Écrit par : Dominique | 15 mars 2006

Quand on a dit que Dantzig est une tête à claques, il n'y a pas grand-chose d'autre à ajouter.

Écrit par : Blind Horse | 15 mars 2006

Il faudrait que je vienne plus souvent vous rendre visite ; j'ai donc quelque retard.
Sur le dénommé Dantzig, le 15 septembre, j'écrivais ceci
"La forfanterie de monsieur Dantzig* m’amuse et m’emmerde. Du moins, avec le peu que je puisse en lire dans ce qu’il livre aux journalistes, Pierre Lepape, Didier Jacob et autres... Lecteur à 7 ans de Verlaine, de Baudelaire à 10 ans ? Fichtre ! Quel lecteur !
Je ne suis point fils de lettrés et ma grand-mère lavait, aux bords de Vilaine, le linge sale des nobles de sa paroisse. À 7 ans, je lisais le Général Dourakine, à 10 ans, le Dernier des Mohicans, Les Chasseurs de loups, Cœurs vaillants et la semaine de Suzette, à 11 ans - et c’était un exploit - La Reine Margot....etc."
C'est un peu gonflé" de se citer. J'en écrivais un peu plus sur la note.
Il se punit lui-même ; même quand il aura ma barbe chenue, il ne sera toujours pas foutu de lire Montaigne. Et ça, ça me plaît bien !

Écrit par : grapheus tis | 22 mars 2006

Je vous trouve un peu sévère avec ce livre, qui est certes parfois agaçant, mais aussi, pourquoi ne pas le dire, souvent amusant, toujours piquant, et parfois excellent (sur Beckett, Breton, Aragon, et Rimbaud, mettons) (mais pas sur la littérature du XVIe, que l'auteur ne connaît pas, et sur laquelle il ferait mieux de se taire pour ne se consacrer qu'à celle du XIXe et du début XXe). Je ne partage pas, loin s'en faut, tous les goûts et dégoûts de l'auteur, mais il faut lui reconnaître un réel talent, et une plume acérée, souvent réjouissante. Que lui-même soit quelqu'un de peu fréquentable, c'est possible. J'avoue cependant que cela m'est un peu égal lorsque je lis ce livre. Si on devait ne plus lire les "réactionnaires" (ce qu'il est, sans doute) au profit des seuls "progressistes", je ne suis pas certain que la littérature y gagnerait - ni que le plaisir de lecture s'en trouverait grandi.

Écrit par : Desprez | 16 mai 2006

C'est amusant ce que vous dites, moi, j'avais tendance à plutôt faire crédit à Dantzig pour la littérature des XVIe et XVIIe siècles que je connais très mal. Mais s'il s'avère que là aussi il est nul, je ne vois pas trop ce qu'on peut encore sauver de son livre.
Quant à la "plume acérée, souvent réjouissante", lisez le laborieux cours de stylistique qu'il inflige aux lecteurs du Magazine littéraire de ce mois à propos de Camus. Niais, filandreux et remarquablement mal écrit. Ce n'est pas chez lui que j'irai prendre les leçons dont j'ai bien besoin. Mon insuffisance n'exclut pas la lucidité.

Écrit par : ingirum | 16 mai 2006

Il y a presque un an de ça, je m'étais fait une fête de la lecture de Dantzig, n'y voyant que ce qui me plaisait dans son égotiste fourre-tout. Surtout, son indéniable passion de la littérature m'avait touché, contrastant tout de même avec l'atonie convenue et le décervelage ambiant. Malgré tous les défauts que vous relevez, le lascar reste un lecteur original et parfois très pertinent. Avec le recul, et l'aide de quelques loupes brandies, dont la vôtre, mes préventions initiales tendent cependant à s'accentuer. Les âneries gourmées qu'il débite ont perdu à mes yeux de leur charme, et ses exagérations, ses injustices, sans parler de sa myopie de vieille peau avant l'âge, m'apparaissent de mieux en mieux. Merci pour votre stimulante quoique expéditive lecture... Et merci de me renvoyer vos coordonnées personnelles pour ce que vous savez, récidiviste, et que j'ai paumées hier soir par inadvertance.

Écrit par : JLK | 17 mai 2006

Ayant consacrer quelques lignes à ce livre, je me permets d'y renvoyer.
http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2005/09/22/92-comte-et-depense#co

Écrit par : Tlön | 17 mai 2006

J'en ai une bonne pour compléter le tableau ! Une fois, Dantzig a quand même dit à la radio "Molière est le Spielberg de la littérature". On n'est bête que par choix.

Écrit par : Billy Bob | 27 juin 2006

Livre génial ! Une mine d'or délicieuse !!!

Écrit par : stael | 07 août 2006

Vos coordonnées m'ont été très aimablement indiquées par j'un de vos liens, m'enjoignant à vous rendre visite connaissant mon intérêt pour tous les auteurs que vous citez, (en particulier les Oulipiens). J'avoue ma flagrante ignorance, car si j'ai lu les auteurs cités par ce monsieur Dantzig, et surtout ceux-là mêmes auxquels il ne consacre que deux pages!, je ne connais pas cet "écrivant". Je vais tenter de réparer ce manque au plus vite et me procurer cette anthologie très personnelle, car je ne voudrais pas perdre l'occasion de... rire, surtout s'il y a en lui un Audiard qui s'ignore.
Merci de cette "précieuse" référence que je mettrai sur orbite dès qu'il me sera tombé des mains...
Bien à vous,
Amel Zmerli

Écrit par : Amel Zmerli | 21 août 2006

S'il y a "forfanterie" de la part de monsieur Dantzig, ce lecteur précoce de Verlaine, de Baudelaire... je crains cependant que sa précocité, comme toute précocité, ait été à double tranchant, j'en ai fais les frais moi-même : j'ai dû attendre 10 ans, avant de reprendre certains textes majeurs pour comprendre que je les avais effleurés, croyant les avoir lus. Et si ce lecteur assidu, comme j'ai pu le lire dans un commentaire joyeux et lucide, ce même monsieur "n'a pas été foutu de lire Montaigne", faut-il se "gausser" ou pleurer? Non parce que les "autorités" intellectuelles sont tombées d'accord sur la modernité de monsieur de Montaigne... Au point que le spécialiste du pacte autobiographique, le déclasse chronologiquement et le fait remonter aux côtés de Michel Leiris...
Ayant lu, les maints commentaires, ma curiosité est ravivée...
Merci de votre passage sur mon blog,
je ne manquerai pas de laisser un petite note après lecture de monsieur Dantzig, Charles de son prénom à ce que j'ai pu voir, mais j'ai cru comprendre aussi qu'il avait connu Félicien Marceau, là, je jette tous mes préjugés aux orties et je vais le lire de très très près:)
Merci, je vais finir mes vacances en "gaieté"! Ayant lu, les maints commentaires, ma curiosité est ravivée.
Amitiés.

Écrit par : Amel Zmerli | 21 août 2006

Comme tout dictionnaire qui se respecte monsieur Dantzig commence par la lettre A. Je vous la livre : "ACTION : Et me voici, dans le fauteuil sur le dossier duquel mon nom est inscrit, un porte-voix au bout de ce bras qui pend avec nonchalance, regardant l'infanterie des écrivains qui discute, rit, fume, déambule en attendant la première prise. Je la lancerai par ce mot désignant une chose bien légère, mais enfin cela variera notre superproduction. Je crois que je vais les prendre comme ça, sur le vif, marcheurs, aimables. Action !"
Aristote, parlant du passage de la puissance à l'acte, aurait pu, entre Autres, avoir une petite place dans le fauteuil... car il n'utilisait pas ce concept à la légère..."le poids des actes" peut être lourd de sens et de conséquences...

Écrit par : Amel Zmerli | 21 août 2006

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