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05 mars 2006

Jean-Paul Choppart

Je ne pensais pas en publiant mes réflexions engendrées par la lecture de Fritz Haber susciter autant de commentaires, aussi érudits et argumentés. Je ne pensais surtout pas que l’auteur de l’album prendrait la peine d’intervenir dans le débat.

Comme il nous y invitait, je suis allé voir son feuilleton dans Ferraille. La double-page de David Vandermeulen n’encourt qu’un reproche, elle devrait être fournie avec une loupe, pour les vieux lecteurs. C’est néanmoins un pastiche parfaitement réussi de la littérature bien-pensante du XIXe siècle (qui comme nous le voyons avec la Bibliothèque de Suzette a perduré jusqu’aux années 1950). Il m’a fait penser aux Aventures de Jean-Paul Choppart, de Louis Desnoyers, un des plus gros succès d’édition de son siècle. Je ne sais si ce titre figure parmi les modèles d’En vacances chez les bohémiens, mais il vaut la peine qu’on le lise.

La première édition de 1834 (téléchargeable sur Gallica, en mode image) a été affadie et augmentée en 1857 (c’est elle qui est téléchargeable ici). C’est un roman novateur, il présente le premier affreux jojo héros pour la jeunesse :

« Jean-Paul appartenait à une famille d'honnêtes bourgeois. Il avait des sœurs, ce qui était très-malheureux pour elles ; mais il n'avait pas de frères, ce qui était très-heureux pour eux.
Jean-Paul était fainéant, gourmand, insolent, taquin, hargneux, peureux, sournois. Je n'en finirais pas si je voulais donner la liste complète de tous les petits défauts qui distinguaient Jean-Paul, un des mauvais sujets les mieux conditionnés dont l'histoire des enfants célèbres puisse nous léguer le souvenir. Non pas qu'au fond du cœur il fût essentiellement méchant, ni que, après avoir fait le mal, il ne fût susceptible de comprendre qu'il avait mal fait, surtout quand on le fouettait pour lui mieux expliquer la chose ; mais s'il était corrigible, ce ne pouvait être qu'avec le temps et par de grandes adversités. On pouvait le comparer à un jeune arbre qui a poussé de travers, et dont la structure faussée a besoin de quelque violent orage pour reprendre un élan naturel. »


Avec un jeune comparse, Jean-Paul va suivre un cirque qui sillonne les environs de sa ville, s’imaginant vivre les aventures les plus exotiques avant d’être récupéré deux semaines plus tard par sa famille qui en réalité le surveillait pendant son escapade.
Le moralisme est permanent, mais la lecture en reste assez agréable, grâce à des personnages très typés, et des dialogues vifs qui tranchent sur une narration plus convenue, et malgré les fréquentes adresses au lecteur de l’auteur qui commente l’action et en tire des leçons.
Le pastiche de d.V. se situe dans la lignée de ce roman fondateur, l'humour en sus.

On pourra dire que je me saisis des occasions les plus improbables (en l'occurrence, une revue de bandes dessinées de jeunes auteurs) pour me replonger dans des vieilleries. C'est vrai.

Commentaires

« On pourra dire que je me saisis des occasions les plus improbables (en l’occurrence, une revue de bandes dessinées de jeunes auteurs) pour me replonger dans des vieilleries. C’est vrai. »

Occasion improbable ? Mais mon bon ingirum, il n’y a là aucun paradoxe, je vous assure. Ces jeunes auteurs ne sont rien d’autres que de grands romantiques pour la plupart. Les gens qui font « Ferraille » ne se prennent pas du tout au sérieux, mais sinon, la jeune création, qu’elle soit qualifiée d’avant-garde ou se voudrait-elle moderne et radicale, a toujours su se réclamer d’un certain patrimoine. Hölderlin n’avait-il pas une déférence démesurée pour les temps helléniques disparus ? Les Surréalistes n’ont-ils pas ressuscité Lautréamont ? Debord, le cardinal de Retz ?
Autour de ce sujet, il y a un très beau texte « Avant-garde et monde miroir » du brillantissime Pacôme Thiellement, dans la nouvelle et très riche revue « L’Eprouvette » parue à L’Association.
Vôtre
d.V.

Écrit par : d.V. | 05 mars 2006

Il n'y a pas de vieilleries, ni de nouveautés. Il y a une production d'oeuvres de l'esprit, qui court au long de l'histoire humaine. Je n'ai jamais su -- je vous assure que je n'en rajoute pas -- ce que signifiait le mot "vieux".

Ce blog est un lieu formidable. Continuez.

Écrit par : Jacques Layani | 05 mars 2006

La trace écrite que vous m'avez laissée suite à votre visite m'a profondément touché. Que ce soit à l'occasion de la note sur Antonin Artaud ne fait que renforcer ce sentiment !
Cette collection "Poètes d'aujourd'hui" de chez Seghers a vraiment un creuset pour nombre d'entre nous. C'est ce que laissent entendre nombre de réactions depuis la note sur Desnos en janvier 2005, souvent hors commentaires, pour nombre de lectrices et lecteurs des générations 50/70
La collection semble vouloir renaître : un Jean Grosjean en 2005, et récemment un Emmanuel Hocquard. Le format est plus traditionnel que celui conçu par Seghers et Éluard.
Si les jeunes poètes y arrivent, il y a quelqu'espoir !
Ma modestie est ébranlée que vous m'ayez glissé dans vos "lectures". Je reviendrai vous lire.

Écrit par : grapheus tis | 05 mars 2006

Je regrette d'avoir à faire la douche froide. La collection renaît sans renaître puisque, depuis quelques années déjà (deux, trois ans), on a tenté de la relancer sans vraiment y metttre une réelle volonté éditoriale. On a changé la maquette une fois de plus, supprimé la photo de couverture et adopté des couleurs très crues. Le format est identique.

Parallèlement, un format plus grand existe, comme vous le signalez. Il n'a eu, à ma connaissance, aucun succès éditorial.

Surtout, les mises en place des volumes en librairie ont été très faibles par rapport à ce qu'il aurait fallu faire pour faire revivre effectivment cette collection prestigieuse et d'un très haut intérêt.

Le fonds Seghers a été vendu à Fixot par Laffont (qui lui même l'avait repris à Seghers autrefois) lorsqu'il a pris sa retraite, en 1988. Fixot s'est empressé de ne pas s'en occuper et tout a disparu. Fixot a été abondamment racheté depuis. Cette légère tentative n'a pas de poids suffisant. Je n'ai plus en tête le nom du nouveau "directeur" (titre sans signification réelle) de Seghers. Dominique le connaît, il nous le rappellera sûrement.

Écrit par : Jacques Layani | 05 mars 2006

Il s'agit de Bruno Doucey qui était professeur de français à Vertus (où j'ai enseigné) et avant à Épernay, formateur à l'IUFM, fournisseur de la moitié du rédactionnel de la Nouvelle Revue pédagogique, co-auteur de manuels chez Nathan et auteur de fascicules scolaires (du genre étude d'une œuvre pour le bac). Je sais qu'il a aussi publié des poèmes de manière confidentielle, via l'imprimerie de son beau-frère, et que ses tentatives romanesques ont été refusées. Il a réorienté en fait Seghers vers le public scolaire à travers de nouvelles collections thématiques (et non plus centrées sur des auteurs) et puis un démarchage vers les établissements qui sont une rente comme chacun sait...

Écrit par : Dominique | 05 mars 2006

Et voilà. Seghers, qui n'est plus qu'une marque et non une politique éditoriale, est orienté vers l'édition scolaire. Ce qui n'est pas condamnable, mais n'est nullement Seghers.

Écrit par : Jacques Layani | 05 mars 2006

Difficile de prendre une douche froide dans ce désert glacé de l'édition. Les lueurs d'espoir ne s'en éteignent que plus facilement. Merci pour la précision des infos.

Écrit par : grapheus tis | 05 mars 2006

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