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25 février 2006

La bibliothèque de Suzette, morceaux choisis

Les éditions Gautier-Languereau, quelques années après le lancement en 1905 de La semaine de Suzette, décidèrent d'exploiter éditorialement le matériel déjà publié dans le journal. C'est ainsi que les Aventures de Bécassine parurent en albums et que naquit à l'aube des années 1920 une collection de romans, La Bibliothèque de Suzette, qui reprenait en volumes les feuilletons qui avaient fait les délices des jeunes lectrices.
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La présentation de cette collection évolua dans le temps et trois périodes principales peuvent être distinguées. À l'origine, la collection était constituée par d'élégants volumes reliés de bleu pâle, le titre de l'œuvre, sur la couverture, étant entouré par une guirlande de fleurs. Après guerre, l'éditeur abandonna cette sobriété, pour des éditions brochées aux couvertures bariolées de couleurs vives. Enfin, après la disparition du journal, une Nouvelle Bibliothèque de Suzette vit le jour, qui adopta la présentation générale d'une des collections les plus populaires du moment, la collection Spirale des éditions Rouge et Or, abandonnant simplement le rouge comme couleur dominante au profit du bleu.
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Si l'habillage de la collection a changé, il est plus difficile, vu d'aujourd'hui, de distinguer de grandes évolutions dans les thèmes abordés par les romans non plus que dans leur traitement . Le fonds de la collection est constitué essentiellement de gentils romans de mystère et de chroniques familiales à parts à peu près égales. Ce qui explique que les auteurs mis à contribution sont d'abord de vieux routiers du roman feuilleton comme Delly, Charles de Richter ou Édouard de Keyser, et des auteurs-maison comme Mad. H. Giraud, la fameuse Tante Jacqueline et Berthe Bernage qui est un pilier des éditions Gautier-Languereau avec sa fameuse série Brigitte ou encore de prolifiques écrivains pour la jeunesse comme Marcelle Vérité ou L.N. Lavolle. Différents illustrateurs, qui collaboraient par ailleurs au journal, travailleront pour la collection ; certains sont franchement médiocres, d'autres comme Manon Iessel ou André Pécoud, tirant mieux leur épingle du jeu. Dans l'ensemble, la collection de La Bibliothèque de Suzette, si on la compare aux autres collections de romans pour la jeunesse de la même période, donne le sentiment, surtout pour la production de l'après-guerre, d'une collection peu novatrice et peu variée. Sans doute la réputation bien assise du journal comme les souvenirs de lectrices des mères explique-t-ils le peu d'effort que l'éditeur mit à moderniser sa collection, se contentant lorsqu'il était déjà trop tard d'imiter ses concurrents qui connaissaient plus de succès.

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Malgré les préventions que peut nourrir l'apparence de la collection, se plonger dans la lecture de ces petits romans désuets, en choisissant soigneusement titres et auteurs, peut se révéler instructif.
D'abord, ils nous donnent à voir une organisation sociale disparue. On y fréquente souvent la même société que dans les Aventures de Bécassine. Dans Treize à la douzaine de M. T. Latzarus (1), une fratrie de douze frères et sœurs vit au château familial des produits que fournissent les fermiers. Le père est un hobereau, ancien officier de 14-18. Il en a gardé le goût du châtiment bien appliqué : ainsi lorsque ses aînés âgés de 8 à 12 ans font une sottise, pour les punir il leur dicte toute la matinée durant du Rabelais. Ce qui n'empêche pas la petite bande de recueillir une fillette de 5 ans, qui erre sur leur domaine. Bien entendu, elle appartient au meilleur monde. On la cache d'abord au château, puis la grand-mère (qui habite un château voisin) va chercher à savoir qui est cette mystérieuse enfant si bien élevée. Tout finira bien, la jeune inconnue retrouvera sa famille, qu'elle avait fuit, trompée par les fallacieuses images d'un bal masqué dans les jardins de la propriété de ses parents.
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On ne quitte pas le milieu de l'aristocratie terrienne avec La Tour de l'alchimiste d'Arlette de Maillane. Un vieux baron a renié son neveu Jean de Kernoël qui a choisi de mener une carrière d'artiste peintre. Ce dernier a besoin d'argent pour soigner sa fille et s'adresse à son oncle, mais son fourbe cousin s'arrange pour le faire accuser du vol du collier du chevalier Yves. Heureusement un jeune domestique simplet, Yvonnick a été témoin du vol. Après quelques péripéties, la vérité finit par éclater et l'honneur de Jean de Kernoël est sauf. Il hérite du domaine et transforme la Tour de l'alchimiste qui vit la séquestration d'Yvonnick avant d'être détruite par une explosion en centre d'apprentissage pour les petites filles de Ploarec qui "viennent là sous la surveillance de la châtelaine, apprendre à coudre, à raccommoder, à confectionner des vêtements et des layettes pour les pauvres, pendant qu'Yveline leur fait de belles et bonnes lectures." (p.119)

Quand les romans de la Bibliothèque de Suzette ne nous invitent pas à partager l'intimité de la noblesse ils nous font pénétrer dans de grandes demeures bourgeoises dont les valeurs ne sont guère éloignées de celles des châteaux. Les enfants de maître Laurent dans Les Robinsons de la montagne d'André Bruyère qui ont passé une année scolaire lamentable ont une haute conscience de leur position sociale :

"On explique à Mi-Anne le programme menaçant. Si l'on ne rattrape pas le temps perdu, Charlie est envoyé chez un menuisier, Nano dans un garage ; Minouche apprendra la couture et Nolette, ça c'est le comble ! Nolette devra faire la cuisine." (p. 14)

Appelés à diriger un jour la société, ils regardent, comme la petite Yveline de Kernoël, les enfants du peuple avec commisération. Dans ce milieu social des pratiques du siècle précédent, comme la dotation des filles à marier sont encore à l'honneur ; la vieille cousine célibataire qui se dévoue pour les enfants du professeur Martin dans Le Trésor des Lusignan d'André Chosalland économise pour constituer la dot de sa nièce :
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" Tu peux en être sûre, ma petite Françoise, car, outre le souci de tes études, j'ai aussi celui de ton avenir et je n'ai jamais entendu dire qu'une belle petite dot de quelques millions ait empêché une ravissante jeune fille comme toi de trouver un gentil mari dans quelques années." (p. 17)

Dans un roman plus intéressant, La Maison du Lis de Delly nous présente une jeune orpheline alsacienne, Suzel, recueillie par son oncle, prospère médecin provincial. Elle se liera de sympathie avec ses nouveaux voisins, une jeune fille infirme et son frère Aymard qui veut de venir officier :
" – Vous, Aymard, vous entrerez à Saint-Cyr, vous vous préparerez à défendre votre pays s'il le faut un jour.
- Oui, vous avez raison, Suzel. […]
- Et vous nous rendrez l'Alsace, mon pauvre pays ?
Oui, oui, Suzel, je battrai tous les ennemis de la France ! s'écria l'impétueux Aymard avec enthousiasme. Tenez, j'ai lu l'autre jour un drame superbe : France… d'abord ! Ce sera ma devise. La patrie avant les intérêts particuliers, voilà ce qui est vrai, ce qui est juste !… Ah ! comment peut-il exister des êtres assez vils pour trahir leur pays ! dit-il d'un on d'ardente indignation. Ne méritent-ils pas les pires tourments ? "
(p. 88)



Le bellicisme de l'époque et l'esprit de revanche marquent ce roman comme ils marquent Au pays des mirabelles de Mme Ch. Peronnet. Même milieu social, même antigermanisme, mais la situation historique a évolué puisque le roman débute en août 1914. Le père de famille, officier de carrière, rejoint le front tandis que les enfants sont confiés à un grand-oncle, médecin militaire en retraite et maire d'un village proche de Nancy. Là, ils reçoivent des nouvelles de leurs parents :
"Mon bon oncle, mes chers petits, je vous écris à la hâte en terminant les apprêts que nécessite le départ de votre père.
Car il me quitte ce soir et je n'aurai passé que quelques heures avec lui ; mais ces heures ont été bien remplies. J'ai pénétré mon esprit de ses recommandations afin d'être bien sure de suivre sa volonté pour chacun de vous, tant qu'il sera loin.
Que durera cette absence ? Votre cher père est plein d'espoir quant à la valeur de nos troupes, et il espère qu'elle ne sera pas longue. C'est d'ailleurs le sentiment général ; chacun est disposé à faire son devoir pour refouler au loin ces hordes cruelles qui écrasent en ce moment l'héroïque Belgique, pour leur faire payer cher aussi leur sauvage agression.
Paris, comme toute la France, me dit-on, offre, en ce moment, un spectacle admirable : le sentiment patriotique domine tout. Votre père est heureux du beau moral des troupes.
[…]
Suivaient quelques mots du capitaine :
Bonjour les petits, vous connaissez assez votre père pour deviner qu'il est ravi d'aller enfin se mesurer avec les Allemands, car on va finir par là, c'est évident.
Pour être tout à fait heureux, il faut que je me sente tranquille sur votre compte ; aussi je suis certain que vous allez être des modèles de sagesse, d'obéissance et de travail.
La Patrie a besoin de tous ses enfants ; chacun doit lui venir en aide dans sa petite mesure. Je vous confie à tous les quatre votre chère maman. C'est le modèle sur lequel vous tiendrez les yeux fixés, je ne puis mieux dire.
[…]
Au revoir, mes grands chéris. […] Point de larmes, point d'attendrissement, la volonté sereine de faire son devoir jusqu'au bout, quel qu'il soit.
Je vous bénis et vous aime de tout mon cœur."
(p. 38-39)


Le sentiment patriotique, exacerbé par les circonstances de la première guerre, connaît aussi des déclinaisons plus exotiques après le second conflit mondial. Dans Mon ami Soleil d'Édouard de Keyser ou dans Les Aventures d'Arlette au fil du Niger de Renée Tramond, l'épopée coloniale est magnifiée et les préjugés raciaux et sociaux apparaissent en pleine lumière. Mon ami Soleil raconte le voyage au Congo de Kiki, 6 ans, avec ses parents qui y font un reportage. À peine arrivés au Congo, ses parents cherchent quelqu'un pour s'occuper de Kiki, un bon prêtre s'entremet :
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"- Et je crois avoir justement votre affaire.
- Ce serait une vraie chance, intervient papa
- Un petit noir de sept ans il a voyagé avec son père à travers le Congo mais il est orphelin depuis un an vous l'engagerez comme apprenti domestique. Ça s'appelle ici un moké… ou un tchitchi boy… Tel que je le connais, il amusera votre fils.
- Et il s'appelle ? questionne papa.
- Nous l'avons baptisé Hector.
- Mais auparavant ?
- Il portait le nom de Moïe… Soleil…
Splendide ! s'écria papa en se mettant debout. Nous l'appellerons Soleil… Kiki, tu auras un petit ami noir… Ton ami Soleil…"
(p.29)

Ce nouvel ami est bien traité, il a le privilège de dormir sur le pont du bateau quand Kiki bénéficie d'une cabine et ses repas sont copieux :
"Sans mélancolie apparente, Soleil regarde le couvert dont on couvre la table centrale.
Je vais dîner, dit-il.
Mais maman l'arrête :
Tu n'as rien Soleil ! Personne ne te préparera du manioc ! Je vais te faire donner ton repas, et tu le descendras.
Il devient tout à coup très sérieux en répondant :
Demain, madame, je tâcherai de travailler, pour gagner ce que je mange.
Maman s'occupe de lui. Il reçoit une grande assiette de bonnes choses, dont un gros morceau de viande (les noirs n'en ont pas souvent sur leur table)..."
(p. 40)

Ami ou esclave moderne ?

Arlette, elle, est la fille du gouverneur de la colonie du Niger à Niamey. Elle débarque à la colonie pour vivre avec ses parents, les conventions sociales y sont aussi prégnantes qu'en métropole :
"- Maman, pourquoi n'avez-vous pas invité Monique et Denise ?
Mais qui est-ce ?
Les petites filles d'un sergent.
Je ne connais pas leur mère, elle n'est pas venue me voir, et je ne sais pas comment sont élevées ces petites filles : elles ne sont peut-être pas du même milieu que toi.
Oh ! maman, il paraît qu'elles sont si bien !
Qui t'a dit cela ?
Le lieutenant Corril, maman.
Eh bien ! je me renseignerai. Je ne voudrais pas les froisser, mais je puis toujours donner comme raison que je n'ai pas eu la visite de leur maman."
(p. 19)

Heureusement, la vie à la colonie est pleine de distractions :
"Vient ensuite un concours de beautés noires, ça, c'est plus amusant : ces dames s'avancent une à une, minaudent, sourient, et le gouverneur leur distribue des cadeaux avec toute la galanterie qu'il réserve aux dames européennes les plus importantes, Arlette les trouve toutes horribles." (p.36)

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Arlette et les autres enfants de colons empruntent une pirogue, descendent le fleuve et sont pris en otage par un petit groupe d'Africains, seuls survivants d'une tribu, les Foutanis, qui s'est opposée, les armes à la main, aux colons dans les années 1890. Arlette sait tenir tête à ses ravisseurs :
"Voici les poissons ; Aïssa les a vite préparés, puis ils ont été mélangés au riz. Arlette a une faim terrible, mais va-t-elle être obligée de manger avec les noirs ? Dans cette infecte marmite ?
Hélas ! il n'y a pas d'autre solution ; on place devant elle la marmite brûlante et avec un horrible retroussis de leurs lèvres noires sur leurs grandes dents, qui veut être un sourire, on lui fait signe de se servir.
La fière Arlette refuse et détourne la tête ; elle, la fille du gouverneur, partager le repas de ces indigènes ? Jamais, elle aimerait mieux mourir de faim."
(p. 90)

Le rapt s'achève par la mort des Foutanis dont le geste reste inexplicable :
"Mais pourquoi tant de méchanceté ? Je n'arrive pas à comprendre, je croyais les noirs de ce pays, comme de toute l'Afrique occidentale, pacifiés et dévoués aux Français qui font tant pour leur bien-être et leur confort !" (p 102-103)


Mais les noirs ne sont pas toujours traités de façon aussi caricaturale, dans Suzon l'Antillaise d'Adeline Roger, si le physique de la jeune Suzon commence par intriguer la famille qui va la recueillir charitablement à la mort de sa grand-mère :
"Prends-la avec nous, mère, si cela te chante. Sinon, je n’ai que l’embarras du choix pour la placer. Fais comme tu jugeras bon. Tout de même, si elle vient ici, j’aimerais la voir, cette négrillonne. Elle a douze ans, dis-tu. Et noire comme du cirage, sans doute ?
- Je t’assure, Fred, que les garçons ont nettement exagéré. Ils ne peuvent jamais être sérieux. Suzon n’a rien d’une Sénégalaise. C’est une métisse de la Guadeloupe, d’un type très doux. Tu verras, elle est charmante."
(p. 28)
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Elle est plutôt bien acceptée par la famille, même si c'est à elle qu'échoit le gros des tâches domestiques. Elle a conscience de sa position, et amoureuse du fils de la famille elle n'ose envisager un avenir conjugal :
"Dis, Suzon, cela te plairait vraiment de te marier ?
— Chère innocente ! murmura l'orpheline en prenant dans ses mains les mains de Marinette. Qui voudrait de moi avec ma peau noire et mes cheveux crépus ?"
(p.67-68)

Finalement, l'amour triomphera et Suzon épousera le jeune Le Karadec, non sans avoir fait un stage dans une crêperie sur les quais de Lorient.

L'antisémitisme est aussi bien porté dans certains romans de la Bibliothèque de Suzette. La bonne tante Jacqueline, par exemple, dans L'Inévitable Sir Jerry dresse le portrait d'un antiquaire juif qui n'hésite pas à faire travailler gratuitement un enfant dans son magasin:medium_suzette6.jpg
"Qu'allait faire de lui le vieil antiquaire qui n'avait pas la réputation d'aimer beaucoup les enfants ?
— Pour combien de temps est-elle partie ?
— Ah ! Elle reviendra vite, assura l'enfant.
— Alors, pourquoi est-elle partie ?
Tout ça fait des dépenses.
Eh bien ! Que peux-tu faire, toi ?
— Tout ! répondit modestement le jeune homme de ménage.
— Le ménage ? La cuisine ?
— Celle que vous mangez, oui, affirma l'enfant qui semblait fort au courant de la façon de vivre du vieux Reuben.
Ce vieil homme avait, en effet, des habitudes frugales et se nourrissait de pommes de terre cuites à l'eau, de salades, de fruits.
Point n'était besoin d'avoir de grandes connaissances culinaires pour préparer ses repas.
Enfin, l'argument le plus fort, vint, définitif.
— Et ma tante, elle a dit comme ça que c'était juste pour lui tenir sa place et pas vous laisser dans l'embarras. Alors, que si vous vouliez pas me payer… ça irait quand même.
— Ah ! Ah ! dit le vieux Reuben
— Ou enfin… quelques sous, ajouta l'homme de ménage qui estimait sans doute que tout travail mérite salaire et que sa tante s'était beaucoup avancée en offrant ses services pour rien.
Le vieil antiquaire était fort malin. Il comprit la pensée du petit garçon, mais cette pensée n'était pas pour lui déplaire. Il aimait que l'on connût la valeur de l'argent, de ce bon argent.
[…]
— Et bien c'est convenu, dit-il. Va-t'en dans la cuisine laver la vaisselle. Tu feras la chambre après. Ensuite tu prépareras mon repas. Et puis je t'occuperai au magasin.
L'antiquaire au sens pratique venait immédiatement d'envisager les avantages de la situation et tout le bénéfice de travail qu'il pourrait tirer de ce jeune être innocent.
[…]
— Et tu ne vas pas goûter à tout ! cria Reuben, comme il passait la porte. Et fais bien minces les épluchures de pommes de terre. Et ne casse pas la vaisselle."
(p.6-7)


Mais, dans cette catégorie, le roman Petite Lavande de Charles de Richter (première édition 1928, édition utilisée et photographiée 1949) atteint au fantastique pur.
Une petite fille irlandaise est laissée en gage par sa mère à un vieil usurier juif de Londres. Au bout de quelques heures, il croit la mère morte, et poussé à la bonté par une voisine marchande de saucisses (pur porc, on le voit sur une illustration) , décide de s'occuper de la gamine. Petit à petit, le vieux Salomon est touché par la grâce du catholicisme et s'attache à la petite Mary Molly, jusqu'à dire le Notre-Père avec elle. En fait, sa mère s'est sacrifiée pour sauver Eamon de Valera d'une arrestation à Londres, a été blessée et au moment où elle retrouve sa fille grâce au Sinn Fein, c'est Salomon qui est blessé par les Anglais. Il est converti, in extremis, avant de mourir chrétiennement :
"Fût-ce une illusion ? Il lui sembla que là-bas, dans le lointain, il y avait une sorte de clarté ; et petit à petit, flottante, indécise, une image se précisa. C'était la vision de Celui que les siens avaient crucifié, il y avait plus de 1900 ans, à Jérusalem. Il avait la couronne d'épines et la longue robe blanche, comme sur les images si souvent vues aux devantures des libraires, et lui aussi le regardait tristement." (p. 39)

C'est ainsi que tout est bien qui finit bien. La vieille lune catholique des juifs déicides s'étale dans ces pages. Comment s'étonner alors qu'après de telles lectures les lois de Vichy aient pu être promulguées dans une indifférence quasi générale ? Et que penser d'une réédition quatre ans après la fin de la guerre, après qu'on a vu les survivants rentrer des camps ?
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La Bibliothèque de Suzette n'a pas senti passer le vent de l'histoire.

À l'inverse, on peut trouver dans certains romans des notations qui font montre d'une plus grande sympathie envers l'autre. Ainsi dans Les Filles de Barbe-bleue de Myriam Catalany, incroyable méli-mélo de contes et d'histoire médiévale, les héroïnes sont sauvées par des Tziganes qui deviendront leur nouvelle famille :
"Parmi les plus fidèles serviteurs des deux jeunes ménages, il y a des hommes et des femmes au teint cuivré, aux beaux yeux noirs : les tziganes n'ont pas voulu quitter celles qu'ils ont sauvées. Quant à Zanko et Hedwéj, ce ne sont pas des serviteurs, mais des amis profondément aimés." (p.71)




Les romans de la Bibliothèque de Suzette nous renvoient donc une image de la société sans doute assez fidèle, mais vue par ses fractions dominantes. À la même époque, d'autres écrivains pour la jeunesse comme Colette Vivier, Paul Berna, Saint-Marcoux nous donnent à voir l'envers de cette peinture qui apparaît aujourd'hui comme celle d'un monde qui s'efface lentement.
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1) Elle fut par ailleurs l'auteur de la première thèse soutenue en France sur les livres pour enfants :
LATZARUS, Marie-Thérèse. – La Littérature enfantine en France dans la seconde moitié du XIXe siècle. – Presses Universitaires de France, 1924.