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16 février 2006

Lire Mougin

Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? Est-ce que ce sont nos yeux, qui sont les mêmes, ceux de Vincent, du facteur et les miens ? Est-ce que ce sont nos cœurs qu’un rien séduit, qu’un rien éloigne ?
(P. Michon. Vie de Joseph Roulin)






L’œuvre de Jules Mougin entamée il y a plus de soixante-dix ans est largement méconnue. Nous verrons que Mougin lui-même n’y est pas pour rien. Mais quoi qu’il en soit, des milliers de pages écrites et dessinées par lui n’ont eu pour seuls lecteurs que les amis proches avec lesquels il entretient depuis des décennies de fervents échanges épistolaires. Ce qui fut offert à un cercle plus large (oh jamais à de grosses cohortes !), édité par lui-même, par de petits éditeurs, dans des revues de poésie, ou chez un éditeur moins obscur comme Robert Morel, ne représente que quelques centaines de pages. Ce sont ces pages que nous allons lire.

Jules Mougin a publié son premier livre A la recherche du bonheur en 1938 dans la collection « Les écrits pacifistes, créée par Jean Souvenance » des éditions Debresse. Le livre déjà est dédié à Jeanne Mougin, la compagne de sa vie. Les réflexions de Mougin qui sent dès 1935, et tout facteur qu’il est, la montée d’une nouvelle guerre justifient le choix de la collection :

« Nous vivons dans l’attente d’un écrabouillage en règle. Nous vivons, et notre but final, c’est la guerre. On a l’air de nous dire : « Paie ta vie. » J’ai envie de gueuler : « Allons-y et que ça soit fini. Et de gueuler encore plus fort : fini pour tous. » Car je veux que le maître et le valet crèvent, que celui-ci dise à l’autre : « j’y vais et toi aussi ». Pour la grande partie chacun doit mettre sa mise.
24 janvier 1935 »



Malgré tout, de beaux textes lyriques, tranches de vie des bords de Loire viennent contrebalancer le pessimisme de la première partie et montrent du doigt un bonheur fugitif. Déjà Mougin, dans ce premier opus juxtapose, comme il fera souvent plus tard, des fragments de textes qui mêlent images de la vie quotidienne et réflexions sur la condition humaine. S’ébauche dès lors une esthétique du discontinu qui trouvera son accomplissement à partir de 1960.

En mars 1940, la revue Le Sol clair, dans sa collection « L’inédit accessible à tous » tire à 1000 exemplaires Usines. Il s’agit d’un texte autobiographique qui nous plonge dans l’enfance de Jules Mougin :

« Dans ce temps-là, Loti n’était pas mort, ni France. Millerand pouvait être encore Président de la République. Les copains d’école échangeaient des billes contre les poignées de marks. La France applaudissait Carpentier. La gueularde n’existait pas : on achetait des postes à galène. Au cinéma Récamier, on passait des films à quatre ou cinq épisodes. La salle applaudissait les musiciens.
Maman faisait des ménages pour je ne sais plus combien de l’heure. »


Il fait le récit d’une enfance ouvrière, de la misère ouvrière au début du vingtième siècle. La famille : Jules, sa sœur Dylla et leurs parents vivent alors dans des baraques plantées sur du mâchefer, à proximité de l’usine. Faire pousser un pied de tomate contre la baraque est un luxe inimaginable. La vie est si dure que la famille pourchasse sans arrêt la chimère d’un lendemain meilleur :

« Mon père était ouvrier d’usine, pointier de son métier. Je ne peux dire s’il était meilleur que les autres hommes de son âge. Avant sa maladie, nous nous déplacions avec lui. Je connus ainsi les Ardennes, l’Anjou et le Nord. Nous devions partir au Havre, quand la mort nous l’enleva. J’ai un peu hérité de son vagabondage. Je n’aime pas rester sur place… Peut-être ça lui permettait, ces départs, d’espérer une autre vie un peu moins pénible, un peu plus humaine. »


Mais en 1922, le père de Jules va mourir de la tuberculose. La mort dans le milieu ouvrier est omniprésente et Mougin n’a jamais digéré le mépris de l’humain qui oblige des hommes, des femmes et des enfants à vivre dans de telles conditions. Le spectacle de son père, crachant dans une bassine de créosote, de son père trop faible pour se lever de son lit, l’annonce par la voisine de sa mort, tout est resté gravé, et Mougin le restitue avec des phrases retenues, bien peignées. Comme si il était encore, lui, le jeune facteur de trente ans, l’élève qui vient de passer son certificat d’études.
Après la mort de son père, sa mère vient s’installer avec ses enfants à Paris, Cour du Dragon. Au cœur du VIe arrondissement la misère est la même. Partout la misère est la même. Heureusement, l’école de la République remplit alors son office :

« Je n’ai d’attache nulle part. Ce que je sais de la vie je l’ai appris sur les paliers ou dans les cours des misérables maisons que l’on octroie aux ouvriers. C’est parmi ceux des grandes usines que je fis mes premiers pas et ce sont eux qui m’ont appris à parler.
La misère, je l’ai frôlée. J’ai vu des enfants morts parce qu’il avait fait trop froid et à cause surtout du ventre creux. […]
Plus tard, l’endroit où tout de même nous nous sentions le moins deshérités [sic] c’était à l’école. On nous donnait des cahiers comme aux autres. On nous apprenait à lire comme aux autres, à écrire comme aux autres. Nous remportions chez nous des récompenses comme les autres. »


La vie, donc, Cour du Dragon et les personnages qui y habitent (comme Marie-aux-chats) forment la trame du texte qui suit chronologiquement la mort du père. Deux autres textes dont l’action est plus tardive complètent ce premier essai autobiographique de Mougin.

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Ensuite, pendant la guerre, en 1942, Jules Mougin édite lui-même, à Manosque et à 500 exemplaires, Faubourgs, un recueil de poèmes. Sept chapitres : Fumées, Guerre, La ville, Cœur, Campos, Les damnés, Les petiots, reprennent les thèmes déjà évoqués dans les deux livres précédents. Les influences de la poésie de Mougin oscillent à cette époque entre Émile Verhaeren pour la peinture d’un monde industriel consommateur de chair humaine et Paul Fort dont les ritournelles apparemment naïves exaltent une campagne qui n’a jamais existé que dans les rêves de poètes. Par moments, Mougin réussit à s’évader du convenu pour donner de beaux poèmes comme La place :

« La mitraille résonnait. Sa clameur s’étendait des murailles de Chine aux îles du Pacifique.
Un feu d’artifice embrassait le firmament.
Des fumées éclipsaient le soleil.
Des hurlements couvraient la voix des chiens.
On répétait souvent : « Demain ».
Les murs des échoppes vacillaient.
On se donnait la main pour avancer les canons.
On s’écrivait des lettres anonymes.
L’ironie gagnait quand Monsieur-Mensonge survint.
On vit sur les marchés des légumes contrefaits et des collectes catastrophi-ques.
De graves messieurs hochaient leur tête dénudée. Des monocles soulignaient les regards haineux. On se vendait.
On découvrit une nouvelle planète. A la fin, un grand brouhaha sur la place (surtout quand on voulut peindre le tréponème pâle).
On y voyait des rats, des bouledogues endiablés, vociférer les commères. Des croquemitaines en rupture de ban, des gnomes, des baguettes magiques, des laiderons aux seins, des pantouflards, des crapauds, des violons d’Ingre [sic], des tabliers raccommodés, des bagatelles, des alchimistes, un tas d’affaires incommodes, une pierre philosophale, des gens rassis, des mystérieux phénomènes, des techniciens à la recherche des ténèbres, des boutiquiers sans façon, d’anciens champions d’échecs. Le monde à l’envers.
Un marmot gentil comme tout, un petiot frileux, un petit garçon grand comme ça, si petit qu’on ne le voyait plus, un petit fou de rien du tout, assis à califourchon sur une borne disait :
— J’ai faim. »


Toutes les images qui l’obsèdent sont convoquées là pour danser une sarabande, une danse macabre, un dernier tour de piste avant l’Apocalypse qui ne sera pas joyeuse. Ce que n’a pas pris l’usine (« L’usine / jour et nuit / on entend gémir / son ventre de putain »), c’est le canon qui le prendra, pour le profit du même Capital.
Après la guerre, Jules Mougin se sent proche à la fois des écrivains prolétariens qui se fédèrent dans ces temps-là sous l’influence d’Henry Poulaille et des artistes « bruts » Jean Dubuffet et Gaston Chaissac avec lesquels il correspond dans les dernières années du premier demi-siècle. Il acquiert à leur contact une liberté formelle qui lui faisait encore défaut, respectueux qu’il était du bien écrit que lui avaient enseigné ses instituteurs. Au début des années cinquante, Mougin publie plusieurs titres, des poèmes de quelques pages, tirés à très peu d’exemplaires hors-commerce chez l’artiste-éditeur Pierre-André Benoît à Alès. C’est pendant cette période des années cinquante aussi que Jean Vodaine puis Pierre Seghers proposent aux lecteurs des poèmes de Mougin.

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Puis il rencontre un autre éditeur artiste, Robert Morel, installé comme lui près de Forcalquier, qui va publier les livres de la maturité, Poèmes, lettres et cartes postales, Le Comptable du ciel, La Grande Halourde, Mal de cœur.
Sous un élégant emboîtage bleu comme l’uniforme du facteur, gansé de rouge comme le pantalon du même, Poèmes, lettres et cartes postales présente 153 textes, sur des feuilles libres, qui marquent l’entrée éditoriale de Mougin dans la littérature qui compte. La forme désarticulée du livre sert le propos du poète qui annonce pour commencer :

« Je voudrais que mon livre donne envie de danser à toutes les rombières de la terre. Voilà.
mougin. »


Le saut du coq à l’âne, le propos à bâtons rompus, la notation fugace et saugrenue enchantent le lecteur qui peut tomber au détour d’une page sur un quasi haïku :

« L’hirondelle regagna
l’azur que la grenouille
flouque dans l’eau — creva »


Comme il peut relire de page en page la conviction jamais démentie d’un pacifisme intégral, d’une détestation absolue de la guerre, qui au moment des « événements » d’Algérie, trouve tous les jours à s’emporter contre la boucherie organisée par les plus hautes autorités de la République :

« Tu comprends ce que je veux dire, j’ai une idée fixe, elle, la guerre, la plus salope des saloperies ! Je pense à elle toujours, comme d’autres, des mil-lions d’autres pensent à leurs sous, à leurs vacances, à leur retraite, à leurs bons du Trésor, à la becquetansse, aux coucheries, aux moissons, à leur pe-tite peinture, à leur petite poésie, à leurs petites affaires. La jeunesse souffre. Oui, elle souffre. Alors, moi, Mougin, je suis avec elle. »


En Robert Morel, Jules Mougin a trouvé un éditeur complice. Leur collaboration se poursuit avec Le Comptable du ciel, autre recueil de poèmes et de cartes postales envoyées par Mougin :

« Le comptable du ciel
A beau compter et recompter
Il lui manque toujours une étoile.
C’est le facteur rural
Qui l’a retrouvée
Entre la Chaussée d’Antin
Et le Revest de Brousses.
Je vous prie d’en aviser
Le Préfet de Police. »


Le léger et le grave alternent là aussi. Nous étions chez Charles Trenet (« Quand un facteur s’envole… ») ; nous passons chez Louis-Ferdinand Céline. Les deux faces des années trente. La claire et la sombre. Des bouffées de la vie passée ressurgissent, qui n’étaient pas roses. L’autobiographique est au travail, il creuse son chemin de poème en poème :

« Aujourd'hui, j'y songe, c'est l'anniversaire
de la mort de mon père. En 1922, le 22 mai.
En ce temps-là, tous les tuberculeux mouraient.
Ils "allaient" jusqu'au bout.
Jusqu'à la dernière miette de leurs poumons.
J'ai vu.
J'entends encore la toux profonde.
Les yeux de mon père étaient immenses.
La mort, qu'est-ce donc ?
Chacun de nous marche sur la route,
toujours accompagné.
Car toujours il y aura à droite la vie
et à gauche son ombre
que l'on appelle la "mort".
Il faut aimer l'une et comprendre l'autre.
Je vous salue. »



Avec La Grande Halourde toujours éditée par Robert Morel, sous une couverture dessinée par Mougin, l’entrelacement des formes et des thèmes atteint un équilibre parfait. La construction qui semble s’être faite au fil de la plume est d’une grande subtilité. Se chevauchent des notes et poèmes titrés « Au jour le jour », « La chronique de la grande Halourde » elle-même, « Les belles lettres ou les anonymes » trop belles pour avoir été écrites par un autre que le facteur et « Petit B. » douloureuse chronique de l’agonie de Jean Belli, mort à trente ans de la maladie de Hodgkin. Se succèdent donc des petits poèmes cocasses, genre dans lequel Mougin excelle :medium_img_0281.jpg

« Voici. Un homme déguisé vient « me voir » pour me demander des comptes.
Il est assez drôle
avec sa cravate
et son faux-col
et sa serviette.
Je suis chef de bureau, qu’il me dit.
(Zut, moi qui ai envie d’aller visiter un nid de chardonnerets à la Halourde !)
— Bonjour Bureau, comment va ta cravate, que je réponds. »


Cocasses, certes, mais révélateurs du mépris constant de Mougin pour les importants, ou ceux qui se croient tels. Prolétaire il est, prolétaire il entend rester :

« Le « chemin parcouru » par moi dans les Postes n’est pas long du tout : en 1934 j’étais facteur-receveur, en 1960 je porte encore le même uniforme. Je ne suis donc pas un « parvenu » !
De ce côté-là ma conscience est satisfaite. »


Car contrairement à nombre d’écrivains, ses contemporains, issus comme lui du monde ouvrier, obligés comme lui de gagner très tôt leur vie dans des emplois mercenaires, jamais Mougin n’est tenté par une carrière littéraire qui signerait la mort de sa sainte liberté. Il est poète, il est dessinateur, il est peintre, bricoleur, il fait des choses… mais c’est pour le plaisir, c’est pour les amis. Ce n’est pas un métier, un métier ça s’arrête le jour de la retraite. La poésie ça ne s’arrête jamais.
La poésie ça sourd dans de petites ritournelles. Sérieuses, pas sérieuses ? Telle, en tout cas, est la Grande Halourde :

« J’ai dit à la souris : écoute, ne te prend pas pour un moulin à vent.
J’ai dit au crapaud : écoute, ne te prend pas pour Caruso.
J’ai dit à la libellule : écoute, ne te prend pas pour la femme du Préfet.
J’ai dit à la tendresse : dis, écoute, ne m’abandonne jamais.
J’ai dit à ma colère : sois toujours fière. Tu sais que je hais la guerre. »


Le pays, imaginaire (?), balance tout au long du livre entre cet optimisme révolté (ou cette révolte optimiste) et le poids de la tristesse quotidienne :

« Mon chien est mort.
Je l’ai placé dans un veston des Postes.
Ce soir, après le travail, je creuserai un trou profond, dans le jardin, parmi les fleurs.
Pour lui.
Pour mon chien
qui m’aimait bien. Oui.

Il a beaucoup souffert
avant de mourir.
Ici, c’est mon adieu. »


Mais plus qu’une simple tristesse, c’est la douleur sans merci d’un quinquagénaire qui voit mourir dans d’atroces souffrances un homme jeune qui aurait pu être son fils, qui fait son apparition dans La Grande Halourde. Le journal de l’agonie de Petit B., journal tenu jusqu’à sa mort est le contrepoint noir et plombé d’une poésie qui pourrait sembler par moments futile ou naïve.

« Ce qui me désespère c’est de savoir qu’un être, beau, sensible (si sensible)
et intelligent,
a été détruit par une ignoble maladie, par une maladie démoniaque.
Tout n’est donc pas parfait sur la terre.
Un ganglion lui fermait un œil.
D’autres lui bloquaient le cou.
Le sexe était énorme.
Toutes ses dents étaient rongées.
L’oreille droite suppurait.
Je le considère comme un martyr.
Son agonie a duré 5 ans.
Son courage a duré 5 ans.
C’était un être merveilleux.
Je parlerai souvent de lui, de Petit B. »



Ensuite, il publie Mal de cœur, chez Morel encore, sous une humble couverture de papier kraft. Le livre est un récit que l’éditeur a maladroitement sous-titré roman. Mais tout de suite, le lecteur d’Usines reconnaît ce qu’il sait déjà de l’enfance de Mougin. Six chapitres : Dylla ou le bonheur, La mort du père, Paris, Dabu, Le facteur rural, C’est mentir qui est facile, vont amplifier ce qui n’était un quart de siècle plus tôt qu’un bref récit appliqué. La description de la vie des ouvriers au début du vingtième siècle vue par les yeux d’un enfant, le rendu pathétique de la mort du père font du roman autobiographique de Mougin l’égal des plus grands de la période, Septentrion de Calaferte ou La Gana de Fred Deux (Jean Douassot), par exemple.
Mais Mal de cœur se poursuit après qu’Usines s’est arrêté. Mougin raconte ses débuts à treize ans aux Postes et Télégraphes et l’origine de sa conscience politique :

« Je sais lire et écrire (j’ai d’ailleurs ce qu’on a bien voulu me donner). C’est tout. Il a fallu me débrouiller tout seul. Avec le certificat d’étude je suis entré en plein dans la vie, en août 1926. Je gagnais deux cent cinquante francs par mois, plus trois sous par dépêche portée.
J’étais postier. Je me trimballais dans les rues qui avoisinent le Bon Marché avec la petite sacoche des télégraphistes. J’entrais au Lutétia et je pénétrais au bordel de la rue Saint-Placide. Je recevais dix sous du maquereau, une engueulade du « boock » (son télégramme lui arrivait trop tard disait-il), une bouffée de fumée de la dame en déshabillé du grand hôtel.
J’étais jeune, j’étais numéroté. En ce temps-là, au bureau de la rue Dupin, le « chef » nous parlait souvent de la Révolution et de la lutte des classes. « Lénine », commençait-il. Il faisait flotter sur nous autres, télés, l’ombre du drapeau rouge. « Lutte des classes. » J’achetais l’Humanité. il y avait une rubrique des martyrs du travail. C’était toujours triste à lire. »


Le chapitre consacré à Dabu est un long monologue célinien. Bardamu et Robinson. La vie du peuple entre 14 et 39, en direct. Du brut :

« — Tu n’avais donc jamais de plaisir ? Aucun ? Pas de trottinette, de soldats de plomb ? Pas de rire ? A quoi servait ta jeunesse ?…
« Je ne savais pas, moi, pourquoi je portais cette marque distinctive. Quand je suis venu au monde je n’étais pas tout seul, il y avait la guerre. On en oubliait les gosses. On parlait de la guerre tout le temps. Elle prenait place au foyer, la guerre. A l’usine on travaillait pour la guerre. La fête communale n’existait plus à cause de la guerre. C’est vrai qu’on ne s’occupait plus de nous vous savez ! La guerre, seulement la guerre. Tout pour elle. A croire qu’elle n’était pas venue toute seule, et qu’on y tenait à la guerre. Ça n’empêche pas que des noms de villes formaient pour moi d’effroyables images et que les vivants jouaient à cache-cache avec la mort. Oui. Ceux d’ici, du bourg, arrivaient à bien se mucher. Et la mort, tout bonnement ro-dait le jour et toutes les nuits à la recherche de quelques-uns. Elle barbouillait de sang, le ciel, le soir tombant. Elle haletait les après-midi d’hiver sur les chemins défoncés. Au jeu, les hommes ne triomphaient jamais. Elle arrivait sur eux à toute vitesse et elle les laissait pantelants. La guerre, c’est comme un brochet qui rode, puis, soudain, attaque.
Ce n’étaient plus que des choses secouées dans des habits de velours. (Pourtant, les portes étaient verrouillées, les volets clos, et on entendait pas de bruit.)
C’est précisément à ce moment-là que les petits enfants s’en allaient. Puisqu’on ne s’occupait plus d’eux… Oh ! on essayait bien de retenir les petits… Hélas, les fosses — si minuscules — et des tombes grosses comme des tas de sable agrandissaient notre cimetière. Sur les couronnes il y avait quand même des anges roses.»


Les enfants de la guerre de 14-18 ont la mort tatouée sur le cœur. Et ça fait mal. Ça fait toujours mal quatre-vingt-dix ans plus tard, alors cinquante ans après quand Mougin écrit, ou vingt ans après quand Dabu parle, on imagine la douleur. Et le vaccin définitif contre toutes les tentations belliqueuses.medium_img_0273.jpg
Les chapitres suivants sont plus apaisés. Le facteur rural du pays de Giono, au pied de la montagne de Lure a tout le loisir de méditer en marchant ou en pédalant sur les chemins. Les pages s’écrivent dans le mouvement, les yeux grands ouverts :

« J’ai devant moi de belles photos. Elles sont d’un homme de cœur. Elles déroulent devant mes yeux toute la richesse de ce pays.
Trop de gloire, de splendeur, éblouis. J’étais passé cent fois le long du Largue ; cent fois sur le plateau de Pierrefeu et cent fois je m’étais dit : « Tu prendras un peu de cette richesse. Pour les temps à venir. » et quand je me mis à l’ouvrage, je m’aperçus bientôt que ce « n’était pas près ».
C’est que pour avoir le droit de manger du pain il faut le gagner. Et pour « gagner » un arbre, vivre entre ciel et terre, il faut le mériter. Obtenir n’est pas si facile. C’est mentir qui est facile.
Les yeux, les sentiments sont tellement frottés à je ne sais quoi d’artificiel ! On nous a tellement abreuvé de piquette ! Le courant de la vie nous a chassés tellement loin de la vraie route. Oui, il faut bien admettre un apprentissage ardu et courageux.
Il faut tout réapprendre. Casser des liens, le plus possible de liens à grands coups de hache bien affûtée. Et je me dis encore : « Mon vieux, le peu que tu sais — ce peu qui ne doit rien à personne, sers-t’en. occupe-toi de ta propre joie. Ce ne sont pas les autres qui apprennent la joie. Ça s’apprend tout seul ou alors on est bon à rien. » Et puis je disais : « C’est d’abord ta mère qui t’a ouvert les yeux et elle avait — souviens-t’en toujours — les gestes qu’il fallait. C’est elle aussi qui a essayé tes premiers pas sur cette terre de malheur — c’est ce qu’on voit d’abord — cette terre riche quand même de toutes sortes de choses : fleurs, eau, ciel et papillons. Je sais que c’est incomplet, bien sûr. La richesse de la terre est illimitée. Un cœur d’homme ne peut tout contenir. »


Et le cœur, qui peine à cicatriser, est l’organe du facteur Mougin. En révolte et ouvert aux camarades.

Après les quelques années fastes (pour le lecteur) de la collaboration de Mougin avec Morel, le poète retourne à des publications plus aléatoires. Il donne des textes courts aux amis comme Vodaine qui l’éditent dans des revues . Mais ce qui réveille les lecteurs et les lectures de Mougin c’est la parution de Magma en 1985. C’est à ce moment qu’on s’aperçoit que les manuscrits de Mougin, sur les supports les plus divers, sont en eux-mêmes des œuvres plastiques. Magma est un splendide recueil (grand format, carré, sur feuilles libres non paginées enserrées dans une feuille d’un grand papier pliée et fermée par un cordon qui rappelle celui du sonotone de l’auteur) des écrits les plus divers de Mougin, autographes, accompagnés par une sélection de gueules griffonnées. On lit Mougin au plus profond de lui :

« On ne perd pas son temps en écoutant son cœur. »

 

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La poésie côtoie le quotidien. Tout remonte à la surface. La dureté du monde, l’espoir. Les éclats jaculatoires, les imprécations voisinent avec la liste des commissions, les commentaires sur la vie du village ou l’émission télévisée de la veille. Un magma d’où jaillissent les vérités de Mougin :

« Ma mère a été humiliée. Mon père a été humilié. Tout commence à partir de l’humiliation ! La colère et l’orage ! Petit à petit ! »


Ses obsessions : la guerre, la révolte, la mort, le sexe s’entrelacent pour former des brèves poétiques. Il navigue du particulier au général pour tirer morale de la vie :

« Quand Adrien Forclay
parlait
du con de sa « promise »
il disait
le nid de mésange !
Zut ! Au bout de la planche
On bascule
- et c’est la mort ! »



Mougin se laisse convaincre à partir de là de publier telles quelles les pages où se chevauchent textes et dessins. Opus incertum publié par la revue « L’écritoire » en 1991 est un poème entièrement calligraphié par son auteur. Philippe Marchal avec la complicité de Claude Billon organise deux numéros de la revue « Travers » autour de fac-similés des lettres que ce dernier échange depuis plus d’un quart de siècle avec Mougin. Au hasard des notations ou des aphorismes du facteur retraité surgissent encore des litanies poétiques :

« J’aime la voiture
Je n’aime pas la bagnole
Je n’aime pas le donneur de coups de pieds dans le cul
J’aime le café
J’aime croquer un grain de café
J’aime l’odeur du café frais
J’aime l’odeur des grains de café frais
J’aime le Soleil
J’aime les fleurs du pommier
J’aime le sable
Je n’aime pas le sablier
J’aime les yeux du crapaud
Je n’aime pas le regard du bourreau
Je n’aime pas Napoléon
Je n’aime pas Monsieur Thiers
J’aime Louise Michel
Je n’aime pas les colonisateurs
Je n’aime pas les menteurs
Je n’aime pas les ruines
J’aime Amsterdam
J’aime les oiseaux le piaf et la mésange
Je n’aime pas les cages
Je n’aime pas les prisons
J’aime les platanes de Lamanon
Je n’aime pas la mort des ormes
Je n’aime pas les arbres nains du Japon
J’aime les mots qui chantent
J’aime les désordres du bonheur
Je n’aime pas l’ordre de faire la guerre. »


Au jeu du j’aime/je n’aime pas se dessine le portrait d’un facteur humain. Et dieu sait l’importance du facteur humain. A quatre-vingts ans, il n’a pas varié d’un pouce. On retrouve l’enfant de treize ans qui découvrait le bolchevisme. Un enfant de treize ans avec la sagesse du vieil homme, ou un vieil homme avec la révolte de l’adolescent toujours vivante en lui. Jusqu’au bout s’affirmeront encore et toujours les inébranlables convictions nées de la boucherie de 14-18 :

« Je veux la mort de la guerre
!
Je suis plus courageux
a quatre vingt ans
qu’à dix huit ! »

 

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Il est agréable de penser, pour le lecteur qui a aimé Mougin qu’il reste des milliers de pages qui n’ont pas été publiées. Des florilèges doivent en être possibles. Et l’œuvre graphique déjà publiée ou exposée, en regard de ce qui dort dans des cartons n’est qu’écume autour d’un maelström. Il reste certainement beaucoup à faire pour que Mougin soit reconnu à sa juste place, lu par un plus grand nombre, en dépit de sa modestie. Les « choses » bricolées par le facteur, les fusées jetées sur un vieux registre des Postes, les figures et les trognes dessinées d’un trait au dos d’un paquet de lessive, tout ce continent encore inexploré mérite de parvenir aux yeux et aux cœurs des amateurs de la vérité. « C’est mentir qui est facile ».

 

Edit

La Julésie est en deuil définitif. Le facteur a cassé sa pipe ce samedi 6 novembre 2010 à l'âge de 98 ans. Il nous manque déjà.

00:05 Publié dans Mougin Jules | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : jules mougin

Commentaires

Madame, Monsieur,

Je suis chargée par les Editions ATLAS de la recherche des photos servant à illustrer une encyclopédie en fascicules sur l'histoire de La Poste.
J'aurais besoin de photos des oeuves réalisées par Jules MOUGIN. Vous en avez plusieurs dans ces articles. Pourriez-vous SVP me dire où je pourrais demander l'autorisation de les reproduire et qui pourrait me les envoyer en haute définition ?
Est-ce vous qui les possédez ?
Je vous remercie de me répondre dès qu'il vous est possible car ma demande est très urgente.

Bien cordialement,
Anne SIBERS

Pour Editions ATLAS
Responsable : Séverine MATHOREL
89; rue la Boétie - 75008 PARIS

Écrit par : Anne SIBERS pour Editions ATLAS | 06 avril 2006

Nous aussi, on aime Jules Mougin. D'abord dans la revue Décharge, et plus récemment sur www.dechargelarevue.com dans les I.D. (itinéraires de Délestage) n° 121 et 122.

Et vive la Julerie...

Écrit par : Claude Vercey | 18 juin 2008

bonjour, j'ai bien connu (et édité) Jules - voir Opus (editionAB), j'ai de nombreux dessins et lettres de Jules adress&ées à Lucien Henry, à moi bien sûr.. des photos également
pas beaucoup lu ni reconnu, notre Jules... mais l'essentiel, est le travail réalisé par lui, ouvrant les portes de la paroles et de la liberté...! Et comment penser à lui sans penser à Jeanne ?
bises
alain benoit

Écrit par : benoit alain | 09 août 2009

J'apprécie votre site, merci à vous pour votre aide, et notez que je suis d'accord. J'insiste, oui votre travail est sincèrement bien bon, je reviendrai régulièrement vous lire. NB : Habituellement je ne réagis pas du tout sur les sites, même si leur contenu est excellent, mais là vous méritiez réellement mes éloges !

Écrit par : street surfing figure | 18 août 2010

Je n'ai eu l'opportunité de connaitre Jules Mougin qu'en 2008. J'ai eu le plaisir de lui concocter du soufflé au fromage lors de mon passage chez ses enfants. Je suis également la détentrice de ses deux derniers autographes fait le 7 février 2009.

Écrit par : Lacourière | 16 novembre 2010

on le garde dans notre mémoire, le Jules... pour plus tard... pour aider à continuer de vivre dans ces jours incertains où l'homme est malmené... la résistance !!! face à tout ce qui se dresse contre nous !!!
vive le travailleur et poète de la poste !!
et merci pour son "oeuvre" !
alain benoit

Écrit par : benoit alain | 17 novembre 2010

Les commentaires sont fermés.